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14 mars 2015
  La maison est cossue. De type bourgeois, en forme de L, pierres de taille et allée pompeuse bordée d’arbustes coiffés au cordeau. Un terrain immense entretenu à grands frais, des fruitiers au fond, près de la rivière, des massifs de rosiers encore figés dans la fin de l’hiver, des crocus qui montrent le bout de la langue sous l’herbe pliée par la rosée.
  Près du bâtiment, une piscine couverte s’avance sur le gazon. Elle a été verrouillée pour la mauvaise saison. À travers la vitre salie par des fientes d’oiseaux et des feuilles mortes collées par l’humidité, j’aperçois l’eau qui a pris une vilaine couleur verdâtre.
– Venez, c’est par là.
  Le commandant Picaud me désigne la porte de la maison. Il m’explique qu’un serrurier l’a forcée deux heures auparavant pour conserver la scène de crime la plus intacte possible. Le meurtrier a fracturé une porte-fenêtre du salon. L’Identité judiciaire est en plein travail, mais ils devraient avoir fini leurs investigations d’ici quelques dizaines de minutes. Dans l’air frais de ce début de matinée, les croassements des corneilles se répercutent à l’infini entre les branches bourgeonnantes des peupliers.
  Il n’y a pas un bruit dans la rue, suffisamment éloignée de la bâtisse pour que personne n’ait pu y entendre le moindre cri. Et pourtant, de nombreux badauds se pressent contre la grille du parc que deux agents surveillent, l’oeil farouche. 
Les regards des curieux alternent sans fin entre les hommes en blanc qui oeuvrent autour de la maison et le fourgon mortuaire qui attend dans l’allée que les techniciens du crime donnent au légiste l’autorisation d’enlever le corps.
– Je vous préviens, c’est moche.
  Je ne réponds pas. J’ai entendu ça des dizaines de fois. C’est comme une petite musique lancinante qui accompagne chaque découverte de cadavre. Car chaque mort est moche lorsque nous sommes conviés à en constater le terrible résultat, à appréhender la façon dont elle a fondu sur sa proie. Aucune de ces personnes n’a eu le temps de se préparer à ça, de donner une autre apparence à son visage que celle du vide qui a aspiré son âme et a abandonné son corps dans une posture souvent grotesque.
  Au moment où je pose le pied à l’intérieur de la maison, je comprends que non seulement ça va être moche, mais même très moche. L’odeur de putréfaction semble s’être imprégnée jusque dans les murs. Torrentin, le légiste qui attend patiemment l’heure d’intervenir en faisant les cent pas dans l’entrée, nous salue et me tend une boîte de pâte au camphre. J’hésite une seconde, mais me résous à m’en tartiner le dessus de la lèvre supérieure. La puanteur est intolérable.
– Elle a été assassinée il y a au moins huit ou dix jours, à vue de nez. Peut-être même un peu plus. Le chauffage était au maximum. La décomposition a été très rapide. Je vous en dirai davantage une fois que j’aurai réalisé l’autopsie.
  Je hoche la tête. Torrentin est un vieux de la vieille. Il connaît son boulot. J’observe le hall d’entrée, vaste et un peu tape-à-l’oeil, à l’instar du jardin. Marbre clair, statuettes pseudo-grecques prétentieuses qui ont dû coûter un bras chacune. Cette baraque respire l’argent à plein tube. Pas étonnant que ça ait créé des convoitises.
– Cette femme, elle habite ici ?
  Picaud s’approche du ruban que l’IJ a tendu en travers de l’entrée, entre le salon et ce qui doit être la cuisine.
– Non. D’après les voisins, la maison était vide. Les propriétaires sont en vacances au Mexique depuis trois semaines. On cherche actuellement à les joindre, mais le réceptionniste de leur hôtel, à Cancún, nous a indiqué qu’ils sont partis en excursion depuis hier. On devrait y parvenir dans la journée. C’est l’employé qui entretient le parc en leur absence qui a découvert l’effraction tôt ce matin, et le crime ensuite. Il a tout de suite prévenu les collègues du SRPJ de Versailles qui nous ont vite fait transmis l’affaire quand ils sont arrivés sur les lieux.
– Trop chaude pour eux ?
– Trop proche. Le type à qui appartient cette maison, Jean Coppard, est un seigneur local. Il emploie des centaines de personnes dans la région. Il dirige sa boîte d’une main de fer. Il est très influent, tant au niveau économique, social, que politique. Les pontes de Versailles ont demandé que la Crime s’en charge. Officiellement, ils sont débordés, mais nous savons tous que c’est pour délocaliser la bombe. C’est une affaire qui va faire du bruit, c’est certain. Tenez, regardez dehors, ça n’a pas été long avant qu’ils rappliquent, ceux-là.
  Je jette un coup d’oeil à travers la baie vitrée. Un camion bariolé s’est arrêté juste devant le portail, ses paraboles dressées vers le ciel. Je n’ai pas besoin de jumelles pour savoir que les caméras sont déjà braquées vers la Maison de la Mort, comme leurs journaux l’appelleront dès demain matin, et le JT pas plus tard que ce midi. Heureusement, le cadavre est à l’intérieur. Ça évitera les clichés de mauvais goût, du genre de ceux que va essayer de prendre ce type que je vois se plier en deux pour entrer dans la végétation dense du bois, du côté de la fenêtre fracturée. Un gros téléobjectif bat dans son dos au bout d’une sangle jaune fluo.
  Je fais un signe à Torrentin pour lui montrer le manège du paparazzi. Il comprend tout de suite. Il a l’habitude. Il nous quitte pour aller tendre un drap blanc devant l’issue par laquelle sera évacuée la morte.
  De la dignité. C’est tout ce qu’on peut lui offrir, à cette femme, désormais, avant son dernier trajet jusqu’à la table d’inox du légiste. 
  Picaud est silencieux, lui aussi. Il me scrute d’un oeil inquisiteur. Oui, ça va. Ça va. On ne va pas y passer la journée, si ? Je sais ce qu’il rumine. Je lis ses pensées comme s’il était en train de les écrire au feutre sur le papier peint. Lisa vient juste de sortir de l’hôpital. Elle est rentrée à l’appartement. Une infirmière veille sur elle. Elle lui rend visite chaque matin, puis chaque après-midi, pour s’assurer que tout va bien. Elle est là tandis que moi je suis ailleurs, sur le terrain, pour ne plus croiser le regard absent de celle que j’aime et pour qui je suis aujourd’hui devenu transparent.
  Son ventre gardera à vie la cicatrice de la balle qui a tué notre enfant. Son esprit ne guérira jamais de cette blessure. L’homme responsable de ce crime abject n’est plus, mais son acte lui survivra jusqu’à ce que, tous les deux, nous ne soyons plus que poussière.
  Lisa commence tout juste à pouvoir se lever. Ses jambes la portent à peine. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. J’ignore combien elle pèse aujourd’hui, mais je sais que ce n’est pas bon pour elle que ses os saillent comme ça de ses épaules. Une psychologue la voit toutes les semaines depuis qu’elle a repris connaissance. Il a fallu plus de quatre jours avant qu’elle accepte une autre alimentation que celle de la perfusion.
  Elle a vomi son premier repas. Puis le deuxième. Je sais qu’elle a failli renoncer, que c’est parce qu’elle m’a vu pleurer en la serrant dans mes bras qu’elle s’est accrochée.
  Nous y arriverons.
  Ensemble, nous y arriverons.
  Parce qu’il le faudra bien.
– Si ce n’est pas la propriétaire, qui est-elle ?
  Les yeux de Picaud clignent alors et son esprit quitte la salle d’opération où Lisa a failli mourir.
– Aucune indication pour l’instant. Les hommes de l’IJ n’ont pas trouvé de papiers ni d’objets qui lui auraient appartenu.
– Rien dans ses vêtements ? Son sac ? 
  Picaud secoue la tête.
– Pas de vêtements, pas de sac.
  J’accuse le coup. Une femme inconnue, assassinée dans une maison qui n’est pas la sienne. Ses fringues disparues. Ça ressemble déjà à un meurtre soigneusement prémédité.
– Le type voulait qu’on ait du mal à l’identifier, dites donc.
  Le commandant me jette un nouveau regard trouble.
– Oui. Il a emporté absolument tout ce qui pouvait nous le permettre. C’est ça le problème…
  Son ton ne me dit rien qui vaille.
  C’est le moment que choisit l’un des techniciens de la mort pour venir à notre rencontre à travers le hall, en bas de l’escalier de marbre qui dessert la mezzanine. Ses semelles sont propres, mais des taches sombres maculent les surchaussures qu’il tient entre ses gants de latex à la couleur douteuse.
– C’est OK pour nous. Vous pouvez disposer du corps, doc.
  Torrentin acquiesce du menton.
– Vous voulez y jeter un oeil avant que je l’embarque, messieurs ?
  Je serre les dents et opine d’un coup en essayant d’oublier l’odeur qui se mélange au camphre en une mixture infâme qui torture mes narines. Picaud agit de même. Il est déjà blanc comme un spectre.
  Le légiste fait un pas en avant, se ravise et nous demande :
– J’ai oublié de vous poser la question… Vous avez déjeuné, ce matin ? 
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