

| Alfred Jarry est mort! |
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ALFRED JARRY EST MORT!
Scène I
UNE VOIX, MERE UBU, PERE UBU
UNE VOIX. Alfred JARRY est mort! Alfred JARRY est mort!
Le rideau noir se lève. Un panneau indique : chambre du Roy. Le roi Ubu est couché dans son lit, le drap recouvre avec peine son énorme bedaine. Il ronfle. Dans un coin, une fenêtre ouverte.
MERE UBU, se redressant sur son séant. Quoi?
LA VOIX. Alfred JARRY est mort!
MERE UBU. Qu'est-ce?
LA VOIX. Alfred JARRY est mort!
MERE UBU. Réveillez-vous, Père Ubu. Il y a grand chambard sur la place!
PERE UBU. Laissez-moi tranquille, je ronfle.
MERE UBU. Allez! Ecoutez, maroufle de gros endormi! Ca crie dehors!
PERE UBU. Ah, ça! Me cherchez-vous des poux dans les poils, vieille sorcière? Je vous dis que je veux dormir, à la fin! Prenez garde à mon bâton si je me lève!
MERE UBU. Écouterez-vous enfin, triste sot? Alfred JARRY est mort!
PERE UBU. Qui ça?
MERE UBU, exaspérée. Ah, mais vous le faites exprès, enfin?
PERE UBU. Merdre alors! Vous nous cassez les tampons à brailler comme un âne aveugle! Allez-vous vous clouter le bec ou devrons-nous le coudre nous-même?
MERE UBU. Non! Je ne me tairai point! Enfin, mon mari... Ancien roi d'Aragon et de Pologne, ancien esclave des Hommes Libres, ancien galérien de Soliman, vous ne savez pas qui est votre père?
PERE UBU. Là nous allons nous fâcher pour de bon, cornegidouille! Vous êtes par trop bouffresque! Nous n'allons pas supporter cela plus longtemps. Vite! Garde! Qu'on aille nous chercher notre sabre à couper la merdre! (A part, mais assez fort pour que Mère Ubu l'entende.) Comme si je ne savais pas qui est mon géniteur!
MERE UBU. Eh bien, qui est-il?
PERE UBU. Heu... Nous avons l'esprit chagriné par votre violent réveil. Cela m'échappe sur le moment.
LA VOIX, dehors. Alfred JARRY est mort! Nous allons tous mourir!
PERE UBU. Quoi?
MERE UBU. Vous voyez?
PERE UBU, criant. Il vient ce sabre, ou nous allons le chercher à coup de mornifle?
MERE UBU, sortant du lit. Que c'est étrange, mon roi, personne ne vous répond!
Cavalcade dans le décor. Des gardes entrent en hurlant dans la chambre et tournent en se tordant les mains.
Scène II
LES MEMES, TROIS GARDES.
PERE UBU, se levant. Holà, par ma gidouille quel est ceci? Vous faites irruption dans notre chambre comme dans un pissoir? Nous allons vous décerveler sur le champ! Où donc est passée cette foutue pince à tordre le nez? Et nos bâtons à oneilles, quel ladre nous les a volés?
UN GARDE. Sire, nous sommes perdus! Alfred JARRY est mort!
PERE UBU. Et alors? Nous mourons tous un jour. Tu vas en faire tout de suite l'expérience! Je ti fous dans la trappe!
Père Ubu pousse le garde qui tombe en hurlant.
PERE UBU. A qui le tour?
Mère Ubu se réfugie derrière le lit.
PERE UBU. Toi, Mère UBU, attends un peu! Je vais te faire passer le goût de me prendre pour un sot!
Il court deux pas et s'arrête, essoufflé. Il s'appuie sur le lit.
PERE UBU. Je vais te découdre la peau du crâne!
DEUXIEME GARDE. Père Ubu!! La situation est grave!!
TROISIEME GARDE. Désespéré. Père Ubu!!! Nous vous supplions de nous écouter!!!
MERE UBU. Écoute donc! Vas-tu cesser de vouloir cornifler tout le monde?
DEUXIEME GARDE, tombant à genoux. Nous allons tous disparaitre!
TROISIEMEGARDE, agissant de même. Père Ubu, sauvez-nous!!! C'est la fin!!!
Ils se prosternent en gémissant.
ScèneIII
PERE UBU, se redressant les bras croisés. Personne ne mourra dans cette pièce tant que nous ne l'aurons pas décidé, maroufles! Relevez vos méchantes trognes de mon tapis!
MERE UBU, criant plus fort. Père Ubu, allez-vous comprendre ce qui se passe, avant qu'il ne soit trop tard? Nous allons tous disparaître!!!
PERE UBU. Ah ça mais par quel étrange maléfice cela se pourrait-ce? Notre royaume est bien assis grâce à la peur de mes machines à décerveler, et personne n'oserait s'attaquer à notre puissance!
LES GARDES. Hélas!! Alfred JARRY est mort!
PERE UBU. Et bien quoi, merdre de merdre! Qu'est-ce que ça nous fait à nous? Qu'a donc ce JARRY pour vous faire ainsi claquer vos clape-mangeaille?
MERE UBU. JARRY était un écrivain, mon mari, un auteur...de livres.
PERE UBU. Bigre! Vous me faites peur, ma femme. Ces joueur de plume ne m'inspirent rien qui vaille. C'est pour cela que je les ai presque tous fait pendre au tours de mon château. J'ai dû en oublier un ou deux...
MERE UBU. Celui-ci n'est pas comme les autres, Il avait juré de nous mettre en pièces!
PERE UBU. De nous mettre en pièces? Qu'il y vienne! Nous avons notre armée qui nous défendra!
MERE UBU. Mon époux, je vous en conjure, cessez vos sottises. Alfred JARRY nous a créés. Il nous a mis au monde! Hélas, sans lui nous ne sommes plus rien...
PERE UBU. Sornettes que tout cela! Par ma gidouille, un gredin d'escrivaillon m'aurait inventé, moi? (Se mettant à crier.) Mais personne ne m'a inventé, misérable femelle, grotesque saleté! J'existe depuis toujours, moi! Et je ne mourrai jamais! Jamais, vous m'entendez? Je règnerai sur l'Aragon, sur la Pologne, et sur le reste du monde jusqu'à la fin des temps. Car ma giborgne est immense... Et j'irai faire empaler et décerveler selon mon humeur qui il me plaira, et je ferai le maître et l'esclave selon mon bon vouloir! Et personne, nom de ma bouzine, personne ne saura me mettre en pièces!
MERE UBU, à part. Ca y est. Notre compte est bon. Il a perdu la raison; la fin est proche...
PERE UBU. Jamais je ne disparaîtrai, ventrebleu! Et tous les gribouilleurs peuvent aller se faire...
MERE UBU. Père Ubu!
PERE UBU. Quoi, encore?
MERE UBU. Les gardes! Ils sont morts!
PERE UBU. Et de quel droit, bougre de merdre? C'est moi qui decide qui doit vivre et qui doit mourir ici!
MERE UBU, parlant bas. Père Ubu, je n'entends plus crier dehors.
Elle regarde par la fenêtre.
MERE UBU. Il n'y a plus que nous deux!
PERE UBU. Ah! Enfin le voilà! Pas trop tôt!
MERE UBU. Quoi?
PERE UBU. Mon sabre à couper la merdre. Il était rangé sous le lit, avec mon petit bout de bois!
Il tâte le fil de la lame.
Il est temps d'en finir. Puisque ce JARRY ne le fera pas, nous allons vous mettre en pièces. Et ensuite nous sellerons notre cheval à phynances, et nous mettrons tout le monde en pièces avec notre croc à phynances. Et quand nous en aurons fini, nous récolterons l'impôt dans notre voiturin à phynances, et enfin nous règnerons seul pour l'éternité! Et de part ma chandelle verte, il ne restera plus aucun sac à merdre pour se payer ma fiole, en Pologne où ailleurs!
MERE UBU. Mais vous êtes fou! Au secours! A moi! Il va me pourfendre!
Elle court dans la pièce en tous sens.
PERE UBU, levant son sabre. Non, Madame, je règne. Un point c'est tout.
RIDEAU
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| ©Jacques Saussey 2010 |

