L’ESPOIR D’EMILIE

 

  À travers la fenêtre, Émilie contemple le jardin. Cette année, le mois de juillet resplendit de toute sa parure de fleurs sous un soleil éclatant. Un vent tiède courbe les tiges graciles des coquelicots qui émaillent la pelouse, et des dizaines d’oiseaux se poursuivent en piaillant entre les branches chargées de fruits des cerisiers.
Émilie ouvre les battants et laisse l’air léger se glisser sous sa chemise de nuit en dentelle. Il s’enroule autour d’elle comme le souffle d’un amant attisé par le désir. Elle ferme les paupières et se met à rêver.
  Il va venir.
  Elle pense à son visage, où l’âge d’homme n’a pas encore totalement dissout la beauté sauvage et maladroite de l’adolescence. Elle pense à ce corps mince et ferme qu’elle devine sous sa blouse, à la façon dont son pantalon se colle à lui. Elle rougit.
Quand il s’approche d’elle, elle sent de petits picotements courir sur la peau de ses bras. Au creux de son ventre, quelque chose de profond l’appelle, avec des vagues chaudes qui lui assèchent la gorge.
  Il est si beau…
  Depuis qu’ils se connaissent, elle n’a de regards que pour lui. Plus aucun autre ne l’intéresse. Il s’appelle Vincent. Il a les yeux bruns et de longs cheveux noirs et bouclés. Il s’occupe d’elle avec beaucoup de douceur, avec une gentillesse infinie. Elle a toujours hâte de le voir dans l’intimité de sa chambre. Il n’est pas comme tous les précédents, toujours pressés de s’en aller dès qu’ils en ont fini avec elle.
  Elle aime sentir son eau de toilette qui couvre à peine son odeur masculine lorsqu’il se penche sur elle. Elle aime ses longs doigts d’artiste qui lui confèrent une partie de ce côté efféminé si touchant, si empreint de délicatesse.
  Elle rêve que ces doigts se poseront un jour sur ses hanches, qu’il l’attirera vers lui avant qu’ils ne se dissolvent dans la même lumière.
  Elle sourit. Il ne se doute pas que quand il lui parle, elle observe sa langue qui s’agite comme un petit animal tenu en laisse. Elle frissonne. Elle imagine cette langue humide courir sur ses reins, sur ses fesses, sur…
  Ah…
  Elle laisse échapper un gémissement dont elle a à peine conscience. Les pointes de ses seins ont tellement durci que ça lui fait presque mal. La dentelle frottée par la bise devient plus présente, plus lascive. 
  Elle place une main à plat sur son pubis, comme pour guider en elle l’arc souple et chaud du désir de l’homme. Ses lèvres s’entrouvrent sur un faible halètement. Une onde délicieuse la pénètre et diffuse dans son corps tout entier un scintillement électrique.
  Il sera bientôt là, avec elle, dans sa chambre. Tous les espoirs lui sont permis. 
  Soudain, elle se fige. Elle n’est pas encore maquillée ni coiffée ! Vite ! Quelle heure est-il ? Que va-t-il penser ?
  L’écran de son réveil lui arrache un soupir de soulagement.
  Ouf ! Elle a encore deux heures devant elle. Il va la rendre complètement folle ! 
  Elle a dormi très tard, ce matin. Elle a un peu perdu la notion du temps. Elle trottine jusqu’à la salle de bain et se brosse énergiquement les cheveux, qu’elle remonte en un chignon très élégant, où elle pique un petit peigne d’ivoire. Elle passe ensuite du mascara sur ses cils, un fond de teint discret sur ses joues et un rouge pas trop vif sur ses lèvres.
  Lorsqu’elle a terminé, elle examine son reflet dans la glace et se sourit, satisfaite. Elle est irrésistible. Elle l’a toujours été…
 Elle enfile sa robe noire préférée, celle qui offre sur ses charmes un décolleté plongeant, puis elle attache à son cou son collier de perles de Tahiti, sombres comme la nuit, cadeau de son père pour ses vingt ans. Elle rajuste une mèche rebelle à l’aide d’une épingle. 
  Voilà, elle est prête. Il ne reste plus qu’à l’attendre. Il a dit qu’il viendrait vers 16 h. Elle consulte sa montre en plissant les yeux ; elle ne sait plus ce qu’elle a fait de ses lunettes. 
  15 h 53.
  Elle retourne près de la fenêtre. Son cœur bat la chamade. Elle est si heureuse qu’elle pourrait voler rien qu’en étendant les bras. Elle est aussi anxieuse et excitée qu’à son premier rendez-vous, les joues écarlates et les lèvres sèches.
  Comment sera-t-il habillé, aujourd’hui ? Aura-t-il ce tee-shirt très serré qui lui va si bien, les jours d’été, quand ils se promènent bras dessus bras dessous à l’ombre des branches basses des chênes centenaires qui bordent les allées du parc ? Aura-t-il imprégné son torse finement découplé de cette eau de toilette dont elle raffole, et dont elle ignore le nom ? Elle n’a jamais osé le lui demander. 
  Osera-t-elle, cette fois, faire le premier pas ?
  Toc, toc, toc !
  Elle porte la main à sa gorge, le souffle coupé. Et si elle ne lui plaisait pas vraiment ? S’il faisait juste semblant ? Il y a des hommes qui font cela, qui jouent avec les femmes.
  Qui les tuent à petit feu…
  La porte s’ouvre et Vincent passe sa tête bouclée dans l’entrebâillement. Il sourit et Émilie se sent soudain fondre de l’intérieur. Le jeune homme entre et reste interdit devant elle. Il est terriblement attendrissant, avec ses yeux écarquillés et ses mains cachées dans le dos. 
  Émilie vient à lui en ondulant des hanches.
— Qu’est-ce que vous dissimulez donc là ? demande-t-elle en replaçant une mèche imaginaire sur son chignon.
  Vincent la contemple toujours en silence, fasciné. Il lui présente timidement ce qu’il cachait derrière lui. Émilie bat des mains.
— Vous y avez pensé ! Comme c’est gentil de votre part ! Je croyais que tout le monde avait oublié mon anniversaire !
  Vincent pose le gâteau sur la table. Il a du mal à remettre ses idées en place. Lorsqu’il se redresse, Émilie est contre lui. Tout contre lui. Elle lui prend alors la tête entre les mains et dépose un long baiser sur ses lèvres. Le jeune homme se raidit. Grisée par son audace, Émilie pose le front sur son épaule et s’abandonne à l’ivresse de la séduction.
  Très doucement, Vincent lui demande :
— Vous ne voulez pas allumer vos bougies ?
  Blottie contre lui, Émilie hoche la tête. Elle veut tout ce qu’il veut. Ce moment hors du temps doit être dégusté jusqu’à la moindre miette.
  Vincent détache ses bras avec délicatesse et lui tend son briquet. Ils prennent place autour de la table, elle sur la chaise et lui sur l’angle du lit chromé. Vincent allume les bougies une à une sous les yeux émerveillés d’Émilie qui s’imprègne de chacun de ses gestes. Il a le regard brillant. Les petites flammes se reflètent dans ses iris.
— À vous ! dit-il. Faites un vœu avant de les éteindre.
  Émilie ferme les paupières. Son vœu, elle le connaît par cœur. Elle le prononce à chaque étoile filante qu’elle surprend dans le firmament, au cours de ses longues veilles, durant lesquelles elle rêve de ces mains fines et souples qui font glisser sa robe sur ses hanches. Elle peut sentir à chaque fois le froissement du tissu sur ses reins, et même le petit courant d’air que le vêtement évanoui n’empêche plus de hérisser sa peau. Elle sent le souffle de Vincent lorsqu’il se penche sur son cou, la rondeur de ses fesses sous ses paumes affolées par le désir. Elle ressent l’instant de bonheur intense lorsqu’il se glisse en elle, la chaleur puissante de ce corps qui lui arrache des plaintes incontrôlées.
— Allez-y, Émilie. Soufflez maintenant…
  Sa voix est tiède comme un bain de mousse, douce comme une cuillerée de miel. Elle ouvre grand les yeux. Pour que son vœu se réalise, elle sait qu’il ne doit pas rester une seule bougie allumée. Elle prend sa respiration. Vincent lui tient la main. Elle vole.
  Elle expulse tout l’air que contiennent ses petits poumons, les joues gonflées par l’effort, mais quand elle s’arrête, hors d’haleine, il reste encore quatre bougies allumées. Elle en pleurerait presque si elle n’avait pas peur que Vincent la trouve ridicule. Le jeune homme attrape son briquet et les rallume à nouveau.
— Encore une fois, Émilie, essayez encore une fois. Ne vous découragez pas.
  Émilie serre les dents. Elle ne se découragera jamais !
  Tandis qu’elle prend à nouveau sa respiration, Vincent a un gentil sourire.
— Vous allez y arriver, je le sens. Vous ne pouvez tout de même pas éteindre les quatre-vingt-dix du premier coup !

 

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