Chapitre 1
(…)
  Au bout du parking, en direction de la tour, une portière claqua et des voix s’interpellèrent joyeusement. Quelques employés en fin de service du soir raccompagnés par des amis, certainement. Le bruit de la circulation lui parvenait étouffé par la distance, et le soir descendait lentement sur Paris, renforçant les ombres entre les véhicules stationnés, alors que le soleil avait déjà disparu depuis un moment derrière les toits des immeubles. Mathilde s’abandonnait à la douceur de la saison, l’odeur du tabac blond tournoyant lentement autour d’elle. Elle savait qu’il ne s’agissait que d’une illusion, provisoire et fugace, et qu’elle cèderait le pas quelques minutes plus tard à l’obligation de se rendre à nouveau sur le quai central, afin de guetter la voie d’affectation de son train.
  Tout d’abord, elle ne perçut pas le cliquetis régulier qui se rapprochait lentement d’elle sur sa gauche, comme la marée bretonne juste après l’étale basse. Le son se frayait un chemin à la surface de sa conscience sans y pénétrer vraiment, enrobé dans le bruissement général de la gare. Et puis elle l’isola progressivement du reste, tandis qu’il devenait plus présent, plus palpable.
  Mais ce fut le rire qui lui fit soudain ouvrir les yeux. Un rire gras et chargé de malice, retenu à grand-peine, et lâché par hoquets rauques.
  Mathilde tira nerveusement sur sa cigarette en essayant vainement de voir entre les voitures. Derrière elle, l’angle du mur lui parut plus dur, plus froid. Ce fut la béquille qui émergea la première de la pénombre que projetait la carcasse du bâtiment sur le bitume. Elle s’arrêta sur un claquement sec, laissant son propriétaire hors de vue, et le rire retentit de nouveau, se perdant dans une toux chargée de glaires.
  Mathilde poussa dans son dos la porte battante et retourna à l’intérieur de la gare sans quitter des yeux la zone noire du parking. Une fois revenue dans le hall d’accès, elle se hâta vers les escaliers mécaniques conduisant aux toilettes, situées à l’étage inférieur, à l’extrémité de la galerie marchande. Elle était prise d’une irrésistible envie d’uriner, ses trois cafés lui pesant à présent d’une manière intolérable sur la vessie. En quelques minutes, la gare semblait s’être complètement vidée de ses voyageurs. Quelques militaires en armes circulaient près des guichets, rappelant le triste souvenir des attentats aveugles de 1995 dans la station Saint-Michel.
  Elle trouva les toilettes au niveau inférieur dans un des renfoncements d’un couloir isolé, dans lequel elle ne pénétra que lorsqu’elle fut certaine que personne ne la suivait. À une trentaine de mètres de l’entrée, non loin de l’accès aux portillons de la ligne de métro n° 1, une cabine à photos d’identité avait été installée provisoirement, et Mathilde trouva sa présence incongrue aussi loin du passage principal.
  Le couloir était désert, à part un homme bien habillé, vêtu d’un costume sombre et d’un chapeau, qui patientait devant le rideau. Il lisait les différentes possibilités offertes par la machine. Mathilde, un peu rassurée par sa présence, se rendit dans les toilettes, sans prêter attention au manque de personnel d’accueil. Elle se précipita dans un WC pour relever sa jupe et baisser sa culotte, tout en tentant maladroitement de rester debout sans même effleurer le trône, sale comme si une vingtaine de salopards y avaient fait pipi en sautant à la corde. Comment pouvait-on mettre des sanitaires dans un état de saleté aussi repoussant? Cela échappait complètement à son entendement. Ceux qui croyaient que seuls les hommes en étaient capables se trompaient lourdement. Elle en avait fait la triste et fréquente expérience dans le cadre de son travail, où les toilettes masculines et féminines étaient également séparées, et dans lesquelles elle n’aurait pas posé les fesses pour tout l’or du monde.
  Elle se soulagea avec la promesse de ne plus jamais attendre de train en buvant autant de café. Par chance, il restait du papier, et elle ressortit se laver les mains avec le sentiment d’avoir réussi à rester propre, ce qui dans ces conditions était déjà une petite victoire. Elle prit le temps de se rafraichir le front et le cou, évacuant la désagréable impression laissée par l’homme à la béquille. Elle n’avait pas vu son visage, ni son allure, mais le rire malsain lui avait suffi. Ce devait être un de ces pauvres laissés pour compte avalés par la déchéance, comme il y en a dans les gares de toutes les grandes villes du monde.
  Mathilde vérifia son allure dans la glace, et elle se retint de remettre un peu de rouge sur ses lèvres. Inutile d’attirer le chaland à cette heure avancée. Elle n’avait aucune envie de se faire entreprendre par un mâle en quête d’aventure, que l’excès de fard aurait pu induire en erreur sur la nature de son attente tardive.
  Elle sortit des toilettes et jeta un œil de chaque côté. Le couloir était vide ; l’homme avait disparu. Elle se dirigea alors rapidement vers l’escalator menant au quai central en vérifiant la fermeture de son sac à main.
  Le rire la cloua sur place. L’homme à la béquille apparut au coin de l’escalier, juste devant elle. S’il avait tendu la main, il aurait pu la toucher. L’odeur immonde qu’il dégageait lui fouetta le nez. Elle poussa un cri de surprise, qui accentua l’hilarité du visage déformé par l’alcool qui la contemplait les yeux brillants.
  — Elle est chouette, hein? demanda-t-il d’une voix éraillée.
  — Pas mal, ouais! répondit une seconde voix plus jeune, tandis qu’un homme d’une trentaine d’années sortait d’une encoignure sombre en se grattant l’entrejambe. Ça me démange déjà!
  Il se plaça au centre couloir en se déhanchant d’une façon obscène. Son image déformée était renvoyée par les reflets des vitres sombres des boutiques éteintes.
Mathilde sentit soudain un poids énorme tomber sur sa poitrine, lui bloquant la respiration. Ses intestins se serrèrent en une contraction involontaire. Le rythme violent que son cœur faisait battre à ses tempes la prit à la gorge, et elle crut qu’elle allait s’évanouir.
  Le plus jeune des clochards avança d’un pas, et cela suffit à la faire réagir. Elle tourna les talons et courut vers le métro. Sur la droite, un étroit passage donnait vers le parvis de la gare. Elle allait passer devant la cabine Photomat, lorsque l’homme au costume écarta soudain le rideau pour découvrir l’origine du bruit de course des talons sur le carrelage. Le chapeau couvrait son regard, mais son attitude était pleine d’assurance. Surprise, Mathilde s’arrêta et regarda derrière elle, indécise.
  Les deux SDF s’étaient brusquement figés. Le jeune lui fit un doigt d’honneur, et le plus vieux tira la langue en l’agitant autour de ses lèvres rougeâtres comme deux limaces. Ils tournèrent alors les talons et s’éloignèrent lentement en riant, se claquant mutuellement les omoplates. L’escalator les avala en quelques secondes. Le rire gras des deux hommes décrut, puis s’évanouit dans le bruit ambiant de la gare. Mathilde allait parler à l’inconnu lorsqu’il rabattit le rideau rouge, apparemment mécontent d’avoir été dérangé. Elle resta près de la cabine, attendant qu’il sorte, pour ne plus revoir le duo de cauchemar qui venait de la terroriser en quelques secondes.
  Elle patienta une dizaine de minutes, se demandant pourquoi il ne réapparaissait pas. Un bourdonnement de conversation animée se répandit alors dans le couloir, tandis qu’un groupe de touristes anglais se ruait vers les toilettes. Distraite de son attente, Mathilde considéra avec soulagement la vingtaine de Britanniques du troisième âge encombrés de bagages, qui échangeaient des plaisanteries à voix haute, indifférents au vacarme qu’ils causaient. Ils s’engouffrèrent dans les sanitaires en laissant leurs valises devant la porte. Mathilde pensa que le fait d’être aussi nombreux leur donnait un puissant et trompeur sentiment de sécurité, et elle jugea qu’ils n’étaient peut-être pas très avisés de ne pas laisser l’un des leurs les surveiller. Par les temps qui couraient, on vous faisait sauter vos bagages abandonnés pour moins que ça… 
  Le flash de la cabine la fit sursauter. Elle se retourna vers l’éclair et il éclata encore trois fois. Les touristes étant toujours à proximité, elle s’approcha lentement du bâti en plastique recouvert de publicités multicolores. L’inconnu n’était plus là, mais des jambes vêtues de jean indiquaient qu’un autre client se faisait tirer le portrait.
  Mathilde fronça les sourcils inconsciemment. Elle n’avait vu personne d’autre que l’homme en costume près de la cabine. Un grondement sourd bourdonnait dans les entrailles du mécanisme. Le chuintement augmenta légèrement, et les photos descendirent dans le présentoir protégé par une grille métallique en produisant un son sec. Une petite soufflerie chaude se déclencha automatiquement.
  L’homme restait immobile sur son siège. Elle tendit le cou pour apercevoir son visage, mais les clichés étaient encore un peu loin. Elle fit deux pas pour mieux les discerner, et elle manqua un battement de cœur lorsqu’une main s’abattit hors de l’habitacle et cogna contre le chambranle qui vibra sous le choc. Sur les doigts, une longue trace rouge tachait la peau de façon sinistre.
  Mathilde dirigea son regard vers les photos, et sentit sa raison chercher un sens à ce qu’elle voyait. Sans plus avoir le moindre contrôle sur ses gestes, alors que tout son corps la pressait de s’enfuir, elle écarta le rideau avec une lenteur irréelle.
  Le hurlement ne vint pas immédiatement. Il enfla de façon désordonnée dans sa gorge, cherchant un chemin vers l’extérieur. Lorsqu’enfin elle commença à trouver la force de crier, sa voix s’écorcha dans les aigus avant d’enfler dans l’écho du couloir. Les touristes anglais se turent et surgirent des toilettes avec circonspection. La jeune femme, proche de la syncope, tomba à genoux devant eux, essayant désespérément de retenir le flot de vomi qui la courbait en deux.
  Sur le siège de la cabine photographique, l’œil fixe unique d’un jeune homme immobile regardait la mort au-delà du plafond. De son autre œil crevé dépassait le réservoir d’une longue seringue éclaboussée de sang, dont le piston avait été poussé jusqu’à la garde.
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