Extrait 1 LMS

 

CHAPITRE 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Accoudé à son balcon, Serge Taillard scrutait la nuit parisienne en tirant de longues bouffées de son cigare. Son appartement était plongé dans le noir, et le bout incandescent décrivait des arabesques que l’on devait apercevoir de l’autre côté du canal Saint-Martin. Il laissait son esprit dériver dans un calme provisoire, de ceux qui précèdent les terribles tempêtes dévastatrices. Il tentait d’imaginer qu’il revenait vers des temps plus heureux, où la vie n’avait pas encore fait de lui ce qu’il était devenu.

Trois étages plus bas, les lampadaires bordant le canal projetaient sur les eaux noires des lueurs mouvantes disputant les reflets aux phares des voitures. Des éclats de voix provenant de l’autre côté de l’écluse se superposaient par moments au bruit sourd de la circulation. Quelques sans-abri étaient revenus établir un campement sous les arches des ponts, afin d’échapper à la pluie fine qui tombait sans discontinuer depuis la fin de l’après-midi. Ils profitaient de la nuit pour s’installer, sachant que la police serait là le lendemain matin pour les déloger. Depuis que les zones couvertes avaient été grillagées sur les quais, ils changeaient de place sans arrêt, rôdant d’une berge à l’autre, en quête d’une place au sec pour dormir.

Le goût âpre du cigare lui emplissait la bouche et laissait sur sa langue une épaisse sensation désagréable.

Taillard cracha dans la rue.

L’éclair d’une sirène apparut au coin de la rue Saint-Louis et fila dans un bruit de pneus mouillés. Les éclats du gyrophare se répercutèrent sur les façades éteintes des bureaux déserts, dont les vitres s’avançaient en angle au-dessus du trottoir, puis ils s’évanouirent au loin entre les bâtiments de l’hôpital.

Taillard pénétra dans le salon obscur et referma la porte-fenêtre derrière lui. Il se rendit à pas pesants dans la salle de bains, et ferma le robinet de la baignoire. La mousse allait bientôt déborder.

Le cigare toujours coincé entre les lèvres, il se déshabilla en prenant soin de plier ses vêtements sur le bord de la chaise. Une fois nu, il s’observa quelques minutes dans le miroir du lavabo. Il rentra son ventre, et ne laissa pas son regard s’attarder sur les chairs flasques ourlant ses flancs de bourrelets graisseux. Les poils gris recouvrant son torse masquaient à peine une vieille cicatrice, héritée d’un mauvais coup de couteau reçu dans une bagarre un soir d’« expédition », dans les années 70, à l’époque où il faisait partie du FUD, un groupuscule d’extrême droite.

Taillard sourit à ce souvenir. Il avait bien failli y rester, et ne devait sa survie ce jour-là qu’au câble de vélo qu’il avait toujours dans une poche, dans ces temps lointains. Un câble avec des poignées en bois, pour pouvoir serrer fort. Une arme qu'il s'était fabriquée histoire de frimer devant ses congénères pendant les soirées organisées par le FUD pour rassembler les sympathisants au parti. L'homme au couteau, un jeune Algérien d’une vingtaine d’années, devait toujours flotter quelque part au fond de la Marne, entre Joinville et Charenton. Tout au moins ce que les poissons et les écrevisses en avaient laissé…

Il ne faisait pas bon s’en prendre à Serge Taillard, à l'époque. Il bomba le torse devant le miroir. Les pectoraux avaient fondu depuis longtemps, mais le souvenir restait intact. Par la suite, plus d’un s’en était aperçu au fil des années. Il avait bâti son empire industriel sur cette énergie dévastatrice du combat, celle qui met les adversaires au corps à corps, indépendamment de la discipline, indépendamment des règles. Et il était un spécialiste de cette lutte sans merci. Il utilisait tous les leviers pour aboutir, pour obtenir une victoire sans partage. Si sa société avait pris de l’importance d’année en année depuis sa création en 1989, jusqu’à rivaliser avec les plus gros fournisseurs internationaux du domaine de l’acier, il ne le devait à personne d’autre que lui, qui la dirigeait d’une main implacable. L’outillage industriel s’était révélé une branche très profitable durant presque deux décennies, mais à présent la concurrence asiatique commençait à mettre à mal ses affaires.

Il serra les dents et observa dans le miroir la flamme qui consumait les prunelles fixées sur lui. Il n’allait pas baisser les bras maintenant. C’était tout simplement hors de question. Il en avait trop bavé. Il avait trop ferraillé avec les banques, avec ses créanciers, avec ses amis, et avec ceux qui l'étaient de moins en moins. Il lui fallait de l'argent rapidement, et en grosse quantité. Il allait passer à l'étape supérieure de son plan. Il était grand temps de relever sa lame et de frapper fort, là où cela fait mal, où l'on s'en souvient.

Il tâta avec précaution l’eau du bain de la pointe du pied. Juste à point. Il entra dans la mousse en soupirant d’aise. Sur le tabouret jouxtant la baignoire, son verre rempli de son meilleur whisky se couvrait de buée. Il s’allongea dans l’eau chaude et ferma les yeux, tout à la joie de ce rendez-vous hebdomadaire avec l’oubli. La radio-CD jouait en sourdine du Mozart, la seule musique digne d’être écoutée dans un moment d’un tel détachement d’avec le monde réel.

Mais ce soir, la détente le fuyait, insaisissable. Car cette histoire risquait de mal finir. Il n’allait pas pouvoir tenir le coup très longtemps. Les commandes diminuaient de jour en jour, et les banques devenaient difficiles à convaincre de lui prêter des fonds. Suspicieuses, même. Tous ses amis politiques lui tournaient le dos, au fur et à mesure que la réussite se dérobait. Et pourtant, il avait mouillé sa chemise pour certains d’entre eux. Il avait aidé à financer des campagnes, à bâtir des carrières, à générer des courants d’influence. Il avait même parfois sali ses mains, et toujours avec intelligence, sans se faire prendre. Mais pour cette espèce-là, la reconnaissance ne faisait pas partie intégrante de son génome, et il se retrouvait aujourd’hui seul devant ses problèmes, seul face au vide qui s’ouvrait devant lui. Le vide qui allait l'engloutir s'il ne réagissait pas en vitesse.

La chaleur du bain l’engourdit peu à peu, et ses pensées prirent une tournure plus éthérée. Un visage lui vint à l’esprit, et inconsciemment il posa une main sur son sexe dodelinant dans les remous.

Ghislaine... Il but une gorgée de Jameson et tira une nouvelle longue bouffée de son cigare. Dix-huit ans d'âge! La moitié de celui de sa protégée...

Il entendait la pluie redoubler de violence contre les vitres. Ce mois d'octobre s'annonçait comme particulièrement pourri. Il attrapa la télécommande et monta le son de Mozart.

 

 

Sous les marronniers et les platanes des quais, le vent faisait voler les premières feuilles dorées d'octobre. Les troncs luisaient d’humidité, et se dédoublaient dans des flaques sans fond.

Sur le quai d'en face, une silhouette se détacha d’un porche aveugle, tache diffuse engoncée dans un long manteau imperméable. Une casquette au bord élimé protégeait son visage de la pluie. Une main rangea à l'abri une paire de jumelles d'ornithologue, qui permettait de discerner la couleur de l'œil d'un moineau à cinquante mètres. Elle traversa le canal par le pont arrondi qui donnait tant de charme à ce quartier si représentatif du Paris d'autrefois, face à l'hôtel du Nord. Elle s’approcha ensuite avec précautions du bâtiment dans lequel Taillard était entré une demi-heure plus tôt. Au feu rouge, un SDF en état d'ébriété criait après les voitures qui refusaient d'ouvrir leur vitre pour lui donner un euro.

L’homme sortit une feuille de papier de sa poche intérieure en s’abritant sous sa visière. Il la déplia et composa sans hésitation le code de la porte, qui émit un léger déclic. Il entra dans le vestibule sans allumer la lumière, et se dirigea vers l’escalier avec assurance, comme pendant son repérage de jour la veille. Il évita l’ascenseur, comme convenu, et grimpa les trois étages en quelques rapides foulées. Lorsqu’il déboucha au troisième, il avait déjà le carré à la main; ce type de clé que l’on utilise pour ouvrir les portes d’accès aux coffres des compteurs d’eau sur les paliers des vieux immeubles.

Il ouvrit la serrure de celui qui se trouvait à moins d’un mètre de la porte de Taillard, et en se baissant il trouva immédiatement ce pour quoi il était venu.

 

 

L’industriel but sa dernière goutte de whisky et reposa le verre à alcool avec regret. Il avait fait importer ce nectar à un prix exorbitant, et à vrai dire il n’en avait jamais bu de meilleur. Combien de temps pourrait-il encore profiter de ce genre de luxe si sa société sombrait corps et biens dans la bataille des marchés? Il était incapable d’imaginer une telle éventualité.

Il fallait qu’il bouscule l’ordre qui s’installait en dehors de sa volonté, la faillite annoncée comme inévitable. Même son dernier rempart, celui qu’il avait cru ne jamais voir rompre la digue, le lâchait également. Et cela il ne pouvait pas l’accepter. Il devait montrer qu’il pouvait mordre encore, et très fort.

Et très vite.

Les autres allaient se rendre compte qu’il valait mieux le soutenir que lui appuyer sur la tête pour qu’il boive le bouillon… Les autres... Quelle dérision! Depuis l'incendie, il n'avait aucun pouvoir sur eux. Non, il n'y en avait qu'un qu'il pouvait encore faire plier. Et foi de Taillard, il allait plier jusqu'à terre!

Il s’assit dans le bain et se tourna vers le cendrier pour écraser son reliquat de cigare. Il ne vit donc pas la radio se rapprocher du bord de l’étagère. S’il avait levé les yeux vers le plafond, il aurait peut-être aperçu le fil blanchâtre ligaturé à sa poignée, et qui disparaissait dans un petit trou donnant dans la penderie de l’entrée. Il ne pouvait pas plus deviner que ce fil courait ensuite le long de la plinthe jusqu’à la porte de l’appartement, passait dans un autre trou minuscule traversant le mur à l'angle de la baguette d'ornement, et que son extrémité était dissimulée dans un réduit de service sur le palier.

Le poste glissa en raclant le bord de l’étagère. Un pied du poste perdit le contact et le bâti de l'appareil heurta le bois. Taillard sursauta en donnant un coup de pied qui fit gicler de l’eau sur le mur. Il se retourna et vit le bloc noir, après un bref équilibre instable pendant lequel il basculait insensiblement, plonger d'un seul coup vers la baignoire. Une froideur extrême le submergea, vidant instantanément son cerveau de toute pensée, paralysant son esprit sur une sensation de panique animale, viscérale. Le poste chuta dans un ralenti irréel, et les muscles tétanisés de Taillard ne purent même pas esquisser le moindre mouvement. Ses lèvres s'arrondirent dans une sorte de protestation muette, ou peut-être une prière.

Il ne comprit pas tout de suite que l’appareil s’était bloqué avec le fil d’alimentation à moins de dix centimètres de la surface de l’eau. De la mousse blanche recouvrait les boutons, et le disque de Mozart se mit à sauter tandis que le poste se balançait en cognant contre le mur, juste au dessus de ses genoux.

Taillard lâcha un râle de soulagement. Sa respiration explosa en hoquets semblant provenir d'un nageur qui vient de franchir une longueur de piscine sous l'eau.

Puis le fil se décrocha de l’arrière du boîtier, qui tomba comme une pierre dans l’eau.

Taillard poussa un hurlement en se redressant. Il tenta d’agripper le lavabo, mais ne fit que renverser le tabouret, éclaboussant le sol d’eau, de whisky et de verre brisé. Il perdit l'équilibre et ses pieds glissèrent sur l'émail de la baignoire. Il chuta lourdement en arrière, projetant de l'eau jusqu'au plafond.

Libéré du poids de la radio, le fil électrique bondit en l’air, et la boucle qui l’avait bloqué sur l’angle de l’étagère se dénoua, libérant trente-deux centimètres de fil de cuivre de plus qui tombèrent avec le reste.

 

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©Jacques Saussey 2010
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