

| Extrait 2 DSM |
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Extrait du Chapitre 8... ... Une demi-heure plus tard, alors que la radio annonçait un accident un peu plus en avant, vers Versailles, il prit la sortie Antony et se dirigea sans hésiter vers la rue d'Enghien. Les pauses sur la voie rapide lui avaient au moins permis de consulter son plan de banlieue qui ne quittait jamais la boite à gants de la Peugeot. Une fois en ville, il put rouler un peu mieux, et lorsqu'il se gara enfin à trois numéros du 15, il aperçut la Twingo de Henri rangée sur le trottoir d'en face, diamétralement opposée à lui. Magne descendit immédiatement de voiture et se dirigea d'un pas tranquille vers lui. En passant à la hauteur de la maison, il s'accroupit, apparemment pour relacer sa chaussure, face à la grille ouvragée qui masquait à peine la stature de l'imposante villa. La maison devait dater des années 50 ou 60, mais elle avait encore fière allure, ses boiseries entourant les fenêtres ayant visiblement été rénovées récemment. Un large escalier menait à une lourde porte d'entrée bardée de charnières en fer qui achevaient de donner au lieu un sentiment de tranquillité et de sécurité, ce qui n'était pas si courant en banlieue. Mais pourquoi les trois jeunes avaient-ils décidé de cambrioler précisément cette maison-là? N'y avait-il pas plus simple, dans le coin? Sans vidéo, sans alarme (ce qui n'était pas le cas ici, vu le boitier à numéros que Magne discernait près de la porte), sans... Magne fit un bond en arrière lorsqu'un énorme rottweiller sauta sur la grille, les crocs en avant. Il s'était approché silencieusement, la truffe au sol, les muscles tendus vers un seul but : mettre en pièces l'intrus qui se trouvait juste en face de lui, bien trop proche de son domaine attitré. Il écumait à présent, les pattes accrochées au fer forgé, sa gueule ouverte sur un grondement qui lui sortait directement du centre du poitrail. Ses yeux au blanc injecté de sang semblaient vouloir jaillir de leurs orbites. — Rufus! Stop! Le chien fit immédiatement deux pas en arrière et s'assit au centre de l'allée. Il tourna la tête vers le côté droit du jardin, caché aux yeux des passants par une haute haie de thuyas, d'où l'ordre péremptoire avait jailli. Magne se redressa en époussetant son pantalon, et il fit discrètement signe à Henri de rester dans sa voiture, près de la radio. Un vieil homme apparut lentement, son pas hésitant soutenu par une canne à gros pommeau argenté sur laquelle il décalait tout son faible poids à chaque enjambée. Il eut tout le temps de dévisager Magne d'un regard peu amène avant de parvenir à sa hauteur. En passant près du molosse, il lui gratta délicatement le crâne à rebrousse-poil. — C'est bien, Rufus. L'animal lécha la main tendue, et, sur un claquement de doigts, il retourna se coucher dans son poste d'observation, au bas de l'escalier, dans une niche à moitié enfouie dans un résineux aux branches basses fournies. — Vous désirez? Magne sortit sa carte de police, qu'il lui présenta devant ses épaisses lunettes à monture d'écaille. Un haussement de sourcil fut la seule réponse du vieillard, dont l'attitude hostile révélait en quelle estime il tenait la police française. — J'ai déjà un calendrier de La Poste et des pompiers, merci. Vu l'âge de son interlocuteur, Magne préféra ignorer le côté ironique de la réponse. — Police Nationale, monsieur... (Magne fit un pas de côté pour lire le nom sur la boite à lettres) Kermanec. Une série de cambriolages a été signalée dans le quartier. Je cherche à savoir si d'autres personnes n'auraient pas été victimes de ce type d'incident, ou d'une simple tentative, et pourraient nous aider à en identifier les auteurs. Le vieil homme se tourna à demi vers l'escalier. — Rufus n'aime pas les étrangers, dit-il simplement. Magne toussa dans son poing fermé. Le papy commençait à lui taper sur le système. — C'est ce que j'ai cru remarquer, oui. Avez-vous été victime d'un vol, monsieur Kermanec? C'est ça, la question que je vous pose. — Si quelqu'un était entré ici, j'aurais retrouvé ses vêtements dans le jardin. Avec un peu de sang dessus, je suppose... Le vieil homme posa sur le policier un regard soudain malicieux. Il tendit le bras et ouvrit la grille en grand. — Voulez-vous vous donner la peine d'entrer pour vérifier par vous-même, mon jeune ami? Magne avala sa salive en espérant désespérément que cela ne se verrait pas. Il avait lu quelque part que les chiens, surtout les dangereux, reniflent sans coup férir les émanations corporelles de ceux à qui ils flanquent la trouille, et qu'ils en prennent tout de suite le contrôle pour jouer. Il ne fallait pas que Rufus se doute de quoi que ce soit de ce genre, sinon Magne ne donnait pas cher de son fond de culotte et de ce qu'il y avait dedans. — Je n'ai pas de commission officielle, mais si vous m'invitez, je pense que ce n'est pas obligatoire... Magne fit un pas en avant, puis deux, et il franchit la grille. Alors qu'elle se refermait derrière lui, le rottweiller se leva et s'approcha nonchalamment. Il tourna autour des jambes du policier et vint sans préambule lui sentir l'entrejambe. Magne pria une seconde pour que le vieux n'ait pas oublié de lui donner à manger avant son arrivée. Kermanec claqua dans ses doigts une nouvelle fois et le chien retourna à sa place, sans montrer la moindre once d'agressivité. — Suivez-moi, inspecteur. Il saisit sa canne dans la main gauche et prit la rambarde fermement dans la droite, puis il gravit les marches une à une en prenant garde de ne pas perdre l'équilibre. Magne ne discuta pas sur le grade d'inspecteur. Décidément, les changements d'appellation voulus par le ministère avaient du mal à passer dans la population. Il faut dire que des décennies de cinéma avaient immortalisé des cohortes entières d'inspecteurs de police, et qu'ils faisaient à présent partie intégrante du paysage culturel français. Inspecteur Magne, donc. Après tout, qu'est-ce que ça pouvait bien changer? Magne suivit le vieillard à l'intérieur, et il fut surpris par la pénombre et le silence qui régnaient dans la maison. Les volets étaient tous fermés et les rideaux tirés, et malgré les fenêtres ouvertes, on n'entendait pas un bruit de moteur, pas un cri d'enfant, pas une radio lointaine, mis à part des travaux dans un chantier proche. Il lui était impossible de savoir à quelle distance se situaient les voisins les plus proches, mais il aurait parié sur au moins une cinquantaine de mètres de chaque côté de la maison, ce qui laissait la place à un terrain d'une surface qui sortait de l'ordinaire, surtout dans ce coin. — Vous êtes au calme, ici! — J'ai hérité de ce terrain en 53, au décès de ma sœur. Ça ne valait pas un clou, à l'époque. Il y avait des champs tout autour. On aurait traité de cinglé quiconque aurait prédit qu'il se bâtirait une ville, ici... Kermanec se retourna vers son visiteur. Il tendit un doigt sentencieux au bout d'une main décharnée. — La guerre avait tout pris à ma famille, et je n'avais nulle part ailleurs où aller. Cependant, au-delà de l'horreur des combats, cette tragédie a eu une chose positive, inspecteur : elle a donné du travail à tous ceux qui avaient envie de se donner du mal pour s'en sortir. Et sur Paris, on pouvait en trouver. J'ai bossé comme simple ouvrier dans une imprimerie pendant dix ans à Malakoff, puis je suis passé pigiste en 62. J'ai alors pu faire mes preuves, et ensuite je me suis débrouillé dans le journalisme. Magne jeta un rapide coup d'œil autour de lui. Sans être particulièrement pompeux, l'ameublement de la maison était assez confortable, et il ne discerna que des pieds et plateaux massifs délicatement ouvragés. Genre copie de Louis Quelque Chose. Rien de tape-à-l'œil, mais on sentait que le propriétaire ne se demandait pas s'il lui restait assez d'argent pour acheter de quoi manger dès le 10 du mois, comme beaucoup de retraités. Aucune fenêtre ne semblait avoir subi d'effraction, et il n'avait noté aucun signe de dégradation sur la majestueuse porte d'entrée. — Vous résidez en permanence, ici, monsieur Kermanec? — Non, pas toute l'année, mais je suis là depuis deux mois, et je commence à en avoir assez. Je vais repartir au bord de la mer. — En Bretagne? — Plutôt dans le Sud. Ça commence à être un peu frais pour moi, les Côtes-d'Armor. Magne considéra le regard myope qui le scrutait derrière ses verres un peu déformants. — Vous vivez seul, ici? — Oui. — Des visites, parfois? — À mon âge, les jeunes ont oublié que vous n'êtes pas encore dans un cercueil. Pour eux, c'est tout comme. Je ne vois personne. — Vous n'avez pas subi de vol depuis combien de temps, monsieur Kermanec? Un rire caverneux accueillit sa question. — Rufus a sept ans, inspecteur, et je vous assure qu'il n'a jamais mangé de chair humaine. Du moins jamais un bonhomme en entier! Magne ne put s'empêcher d'évoquer les puissantes mâchoires du rottweiller accrochées à la grille, un filet de bave gluante glissant le long du métal à la peinture rayée par les crocs. — Et lorsque vous n'êtes pas là? Kermanec éluda d'un signe de la main, comme pour chasser une mouche. — Je reviens régulièrement, et Rufus est discret lorsqu'on ne s'approche pas de la maison. Les petits voyous du secteur le savent. Il n'y en aurait pas un pour faire la course avec lui depuis la grille jusqu'à la porte. Avez-vous à présent la réponse à votre question, inspecteur? Magne était perplexe. De toute évidence, l'octogénaire à moitié infirme qui se tenait difficilement debout devant lui ne pouvait être l'homme qu'il recherchait. Mais pourtant la lettre de ce Nicolas était formelle. Y avait-il quelqu'un d'autre dans cette maison? Difficile de le savoir sans perquisitionner, ce que l'absence de commission lui interdisait. Il hocha la tête, et adressa un sourire au vieillard. — Je pense que oui, monsieur Kermanec. Je vais vous laisser, mais n'hésitez pas à signaler au commissariat d'Antony toute tentative contre votre propriété. Vous pouvez grandement nous rendre service. Magne se dirigea vers la porte d'entrée, mais la voix coupante de Kermanec le cloua sur place. — Vous tenez à vos couilles, inspecteur? Le policier n'eut pas le temps de remettre ses pensées dans le bon ordre pour répondre. La tête du chien venait de s'encadrer dans le chambranle entrouvert. Magne sentit la canne le pousser le long de la jambe. — Alors laissez-moi passer devant... |
| ©Jacques Saussey 2010 |

