

| Extrait 2 QRB |
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Extrait du chapitre 2 ... Lisa Heslin franchit le seuil du 36 quai des Orfèvres d'un pas vif. Elle avait passé la première sentinelle en lui présentant rapidement sa carte de police, et, devant son air déterminé, et peut-être aussi sa silhouette soulignée par un bustier très ajusté et une pointe de rouge à lèvres, il l'avait laissée passer en la suivant du regard avec attention. Lisa pénétra dans le Saint des Saints et attaqua le grand escalier de bois poli par l'usage qui grimpait le long du mur du tribunal. Les marches résonnaient sous ses talons hauts, et l'étroitesse de sa jupe stricte ne rendait pas la montée des plus faciles. Elle parvint enfin au sas de filtrage qui bloquait l'accès aux différentes brigades. Derrière la vitre épaisse, un regard sourcilleux la toisa sans ménagement. — Vous désirez? s'enquit une voix originaire du sud de la Garonne. — Voir le commandant Antoine Picaud, s'il vous plait, répliqua Lisa, droite comme un I. — Vous avez rendez-vous? Un ordre de mission? — Non. Je veux le voir, c'est tout. L'homme eut une ébauche de sourire. La péronnelle ne manquait pas d'air. — Je regrette, Mademoiselle, je ne peux pas vous laisser entrer dans le centre de police criminelle sans autorisation formelle. Lisa sentit le rouge lui monter au front, mais elle compta sur la couche de fond de teint qu'elle s'était appliquée avec soin pour le dissimuler. — Je dois absolument voir le commandant Picaud, insista-t-elle en présentant une nouvelle fois sa carte devant la vitre. Je m'appelle Lisa Heslin, APJ affectée au commissariat de la rue Bancel, près de l'hôpital Saint-Louis, dans le Xème. Transmettez-lui mon nom, s'il vous plait. S'il ne vous dit rien à vous, ce ne sera peut-être pas le cas pour lui. L'homme soutint le regard de la jeune femme, et elle sentit une vague hésitation passer dans ses prunelles. « Mais qui est donc cette fille, bordel de merde? » semblait-il se demander avec incertitude. Son air buté rappelait à Lisa celui d'Alain Marceau, l'agent de police judiciaire le plus bête de Paris, le Ran-tan-plan de la PJ, qu'elle avait eu le malheur de côtoyer chaque jour dans le commissariat pendant quatre ans, et qui avait fini par être muté dans un obscur service du ministère de l'Intérieur, à la suite d'une énorme bourde qui avait failli coûter la vie à un témoin capital dans une affaire d'homicides multiples[1]. Elle le voyait comme le dernier obstacle sur sa quête de vérité, et ce crétin risquait de lui barrer la route parce qu'elle n'avait pas téléphoné avant de venir, tétanisée par la nouvelle que leur avait annoncée le commissaire Estier le matin même. Daniel était dans le coma, et on l'avait rapatrié dans la nuit par un vol sanitaire express. Lisa sentait son cœur battre violemment, tant l'angoisse la tenaillait. Personne n'allait l'empêcher de voir Picaud, et s'il fallait qu'elle dorme dans le couloir... L'agent de faction lui rendit sa carte en la glissant sous la vitre. Il décrocha son téléphone en observant subrepticement les hanches de Lisa sous sa visière. Elle n'entendit pas la communication, car il avait coupé le son de l'Hygiaphone. — Le commandant est absent, Mademoiselle, finit-il par lui répondre après avoir rebranché l'appareil, et je ne sais pas quand il sera de retour. — Très bien, rétorqua Lisa. J'attendrai. Elle lui tourna le dos et s'assit sur la première marche, les yeux braqués dans les profondeurs du colimaçon de bois qui plongeait devant ses genoux qu'elle avait serrés dans ses bras, les mains croisées devant ses chevilles. — Vous ne pouvez pas rester ici! cria le fonctionnaire, la voix déformée par le micro. C'est interdit! Redescendez dans le hall, s'il vous plait! Lisa resta immobile, indifférente à l'injonction. — C'est un ordre! Elle se tourna posément vers la vitre, et tendit son majeur en l'air, manifestant par un doigt d'honneur sans aucune équivoque que l'agent pouvait tailler sa sommation en pointe et se la planter là où il le jugerait bon. Soufflé par le geste inattendu, le policier devint instantanément rouge brique. Il se mit à éructer des injures indistinctes derrière le carreau blindé, et se leva si brusquement qu'il fit basculer sa chaise sur le parquet, provoquant un bruit assourdissant dans le calme du palier. Une porte s'ouvrit dans le couloir derrière lui, et un visage peu amène lui demanda d'une voix tranchante quel était le con qui s'amusait à foutre le bordel à l'accueil, alors que tous les officiers étaient réunis en session extraordinaire. La consigne avait pourtant été passée, merde. Penaud et apoplectique à la fois, incapable de maitriser sa colère, l'homme tendit un index vengeur vers Lisa. — C'est cette foutue bonne femme! Je lui ai dit que vous n'étiez pas là, mais elle insiste, elle campe dans l'escalier, et en plus elle me fait... — Bravo, Floquet. Décidément, vous n'en manquez pas une aujourd'hui! — Mais... je... La tête franchit l'entrebâillement de la porte, et Lisa nota une nette touche de distinction dans le regard qui se posa sur elle sans trace de concupiscence, pour une fois. L'homme était plutôt petit, mais il avait le port altier de celui qui est habitué à être obéi, et qui connait sa puissance. Il se dégageait de lui une sorte de raffinement inné que la majorité des hommes n'ont pas, et un fort sentiment d'assurance paraissant inaltérable. Ignorant l'air désemparé du gardien, il s'approcha de la vitre et s'adressa à Lisa d'une voix radoucie. — Je suis le commandant Picaud, Mademoiselle. Qui êtes-vous, et quelle est la raison de cet éclat, je vous prie? — Vous n'étiez donc pas sorti... constata Lisa avec un regard incendiaire en direction de l'agent Floquet. — Non, c'est exact, mais notre vaillant cerbère avait des instructions très claires à ce sujet. Une affaire de la plus haute importance. Lisa se lança. — Il faut que je vous parle, commandant. Maintenant. Je vous en prie. Le regard du commandant se durcit. — Je n'ai pas de temps à perdre en ce moment, Mademoiselle, comme je viens de vous le dire. C'est la raison pour laquelle je vais vous demander de vous en aller immédiatement. La jeune femme fit trois pas en avant et vint claquer sa plaque contre le verre épais. — Je suis Lisa Heslin, mon commandant. La fille de Lionel Heslin. Je suis venu vous parler du capitaine Magne. Son pouls battait la chamade. Elle avait passé les bornes, et elle en était parfaitement consciente. Mais rien, rien, ne l'empêcherait de savoir ce qui était arrivé à Daniel à Montréal. Le commandant ne jeta même pas un œil à la carte. Il considéra Lisa avec une toute nouvelle attention, comme s'il venait d'avoir une révélation soudaine. — Lionel Heslin. Lisa, sa fille unique. Bien sûr... dit-il pensivement à mi-voix. La dernière fois que je vous ai vue, vous n'aviez pas plus de neuf ans... — Huit, mon commandant, répondit Lisa. J'avais huit ans le jour de son enterrement. L'agent Floquet, complètement décontenancé, considérait alternativement la jeune femme irascible et le commandant impétueux, qui se jaugeaient mutuellement de chaque côté de la frontière translucide anti-balles. Picaud tourna imperceptiblement la tête vers lui. — Ouvrez le sas, brigadier, s'il vous plait. Un énorme poids tomba de la poitrine de Lisa, qui franchit la porte électrique presque timidement. Antoine Picaud lui tendit une main soigneusement manucurée. Son eau de toilette discrète le précédait d'à peine cinquante centimètres. — Donnez-moi quelques secondes, voulez-vous? lui demanda-t-il tout en ouvrant la porte de son bureau. Excusez-moi, Messieurs, je suis à vous dans quelques minutes. Une urgence. Picaud prit le bras de Lisa et la conduisit dans un bureau adjacent, vide pour le moment. Elle supposa que celui auquel il appartenait faisait partie de la réunion dérangée par son arrivée intempestive. Il referma la porte derrière eux et indiqua un fauteuil à la jeune femme, tout en prenant place lui-même sur un autre siège, de l'autre côté d'un bureau surchargé de dossiers. — Mademoiselle Heslin, je veux tout d'abord que vous sachiez que si la disparition de votre père a été une énorme perte pour vous, elle l'a été aussi pour la République, et pour la France. Lisa s'apprêtait à répondre vivement, peu sensible au ton emphatique de l'officier, mais Picaud leva la paume de la main en signe d'apaisement. — J'imagine sans peine ce qu'une enfant de huit ans peut ressentir lorsqu'elle apprend que son père a été assassiné, Mademoiselle. C'est exactement ce qui est arrivé à mes parents un soir de Noël, sur une route départementale, lorsqu'ils ont percuté la voiture folle d'un alcoolique qui venait de s'enfiler une vingtaine de pastis pour faire un concours avec ses copains de bar. Picaud resta silencieux un instant, le temps que les images pénibles évoquées se désagrègent et retombent en poussière. — Votre père était un homme intègre et courageux, Mademoiselle Heslin, reprit-il, et c'est cela qui lui a coûté la vie. Et je vous jure sur celle de mes enfants que la police n'a jamais abandonné l'enquête pour retrouver les deux motards qui lui ont tiré ces coups de feu mortels depuis leur scooter. Lisa hocha lentement la tête en ravalant ses paroles cinglantes. Le souvenir de ce père abattu alors qu'il allait accéder au poste de ministre de la Justice, ce funeste soir de juillet 1992, resterait à tout jamais le pire moment de sa vie. Mais, cet après-midi-là, elle n'était pas venue pour entendre toujours les mêmes phrases creuses, celles qu'on lui servait dès qu'était évoqué le meurtre de Lionel Heslin, le juge charismatique au destin tragique. — Commandant, si je suis là devant vous aujourd'hui, ce n'est pas pour vous parler de mon père, mais parce que je veux savoir ce qui s'est passé à Montréal, et également où est actuellement hospitalisé mon supérieur hiérarchique Daniel Magne. Le commissaire nous a annoncé qu'il a été rapatrié en France cette nuit, et qu'il est dans le coma. Or c'est vous qui l'avez envoyé là-bas. Vous savez donc nécessairement où il est à présent. Antoine Picaud se renversa dans son siège avec un soupir. La description de Lisa que lui avait faite le commissaire Estier, qui dirigeait le poste de police du Xème, semblait encore loin de la vérité. Il l'avait présentée comme volontaire, désordonnée et tête de lard, mais Picaud aurait plutôt choisi pugnace et déterminée. Cependant, il ne pouvait pas lâcher l'information de ce qui avait été convenu avec le commandant Lachance de la Sûreté du Québec. Toute fuite pouvait se révéler préjudiciable à la sécurité du capitaine et à l'enquête, ainsi qu'au résultat que les deux gouvernements avaient fixé avec précision : identifier les auteurs du meurtre du policier canadien, et retrouver la femme kidnappée dans les plus brefs délais. Et en vie, si possible. — Mademoiselle Heslin, je comprends que vous soyez inquiète à propos de la santé de votre capitaine, mais les médecins assurent que son état est stationnaire, et satisfaisant. Il est plongé dans un coma consécutif au choc d'une balle de 9 mm sur la partie supérieure de son os frontal, choc qui n'a pas causé de lésions graves. Son système nerveux a besoin de se refaire une santé, et pour cela il nous a été indiqué qu'il ne doit recevoir aucune visite, de quelque nature qu'elle soit. Il doit observer un repos complet, sans aucune variation émotionnelle due à un trop brusque retour au stress. Pouvez-vous comprendre cela? Lisa serra les dents. Elle n'avait pas fait le chemin jusqu'à la Criminelle pour s'entendre dire qu'elle était une gentille fille et qu'elle devait rentrer chez elle en regardant avant de traverser la rue. Elle se pencha en avant et abattit sa main sur le bureau dans un geste rageur. — Commandant, vous ne m'avez pas bien comprise, je le crains. Je me fous de ce que vos toubibs vous ont raconté, je me fous de vos variations émotionnelles et autres conneries destinées à me balancer de la poudre aux yeux. Ce que je demande, c'est de le voir. Montrez-le-moi, ou dites-moi où il se trouve, et je sortirai de la pièce en ne faisant pas plus de bruit qu'une mouche sur une toile cirée. Antoine Picaud scruta les yeux fixes et brillants de Lisa, étreints par une émotion palpable, qui visiblement n'était pas feinte. Il se prit le menton dans la main, une jambe croisée sur son genou. Il voulait afficher une décontraction qu'il ne ressentait pas du tout, car cette femme, malgré sa jeunesse, était animée d'une volonté qui apparaissait hors du commun. Personne, jusque-là, ne lui avait jamais parlé de cette manière. Encore moins quelqu'un qui venait pour demander quelque chose, et dont la carrière dépendait d'une simple pichenette de son index. Bien sûr, le commandant Picaud, en tant que supérieur de l'OPJ Daniel Magne, au-dessus même du commissaire Estier, avait suivi avec attention les enquêtes menées par l'équipe du capitaine Magne, et la symbiose croissante de l'officier avec sa partenaire était parvenue jusqu'à ses oreilles, mais il n'avait pas encore pu constater de ses propres yeux l'affection profonde qui les unissait. La détresse de Lisa Heslin faisait peine à voir, car sur son visage se succédaient des émotions aussi violentes que réprimées, tels la colère, l'amour, ou la peur. Picaud regarda sa montre en s'efforçant de prendre une expression sévère. Il se leva abruptement, ses pensées entièrement chargées d'une compassion sincère envers ce qu'endurait la jeune femme. Mais la sécurité de Magne passait avant toute autre considération. Les ordres étaient formels, et ils venaient de haut. De très haut. — Je suis désolé, Mademoiselle. Je ne peux vraiment rien faire pour le moment. Je vous tiens au courant dès que possible, je vous le promets. Pâle et tendue, Lisa se redressa de toute sa petite taille. Elle avait les jointures des poings blanches d'être compressées. La colère l'avait finalement emporté sur les autres sentiments qui la harcelaient. — Très bien, Commandant. Je sais à quoi m'en tenir, à présent, sur l'estime que la République porte à la famille Heslin. Mon père n'aurait certainement pas été fier de vous! Elle tourna les talons pour sortir et posa hargneusement la main sur la poignée de la porte, mais Antoine Picaud fut plus rapide et lui bloqua les doigts de sa poigne nerveuse. — Le brigadier Floquet avait raison. Vous êtes vraiment une sacrée foutue bonne femme! Il se rapprocha d'elle presque à la toucher, puis lui tourna doucement le visage de la paume de l'autre main. Il planta alors ses yeux d'un bleu profond dans ceux de la jeune femme, au bord desquels une larme de rage perlait. Elle s'immobilisa, le souffle court, les joues en feu. Avant qu'elle n'ait le temps de se méprendre et de lui flanquer une gifle, il attrapa un volume du Code pénal français qui trainait sur le bureau au milieu des dossiers et le brandit devant elle, à ras de son nez. — Jurez de garder le silence sur ce que je vais vous révéler, Mademoiselle Heslin, dit-il à voix basse. Si vous ne respectez pas ce serment, c'est la vie du capitaine Magne que vous risquerez de mettre en danger, vous m'avez bien compris? Sur la tempe du commandant Picaud, une veine saillait et battait lentement. Lisa avala une grosse boule de salive qui eut du mal à franchir sa gorge. Elle tendit solennellement la main au-dessus du Code. — Je... Je le jure... souffla-t-elle.
... (à suivre...) |
| ©Jacques Saussey 2010 |

