CHAPITRE 1
 
 
3 septembre, J-5
  Samir frissonna. Pied sur l’asphalte, les gants trempés, il attendait avec impatience que le feu passe au vert. Il tourna la tête du côté gauche. Une voiture de police venait de s’arrêter près de lui, un peu en retrait. Depuis le temps, il ressentait la présence des flics à moins de cent mètres aussi vite que des poules un renard en maraude. Le plus difficile, c’était d’avoir l’air de ne pas les remarquer plus que ça. Ils avaient le nez tellement fin, parfois, qu’un simple regard fuyant suffisait à se faire repérer.
  Et maintenant, bien sûr, impossible de cramer ce putain de feu, alors que la pluie glacée lui descendait le long de la colonne vertébrale après avoir franchi le col trop mince de son blouson de mi-saison. 
  Il avait fait une grossière erreur en ne consultant pas la météo avant de sortir le scooter du garage. À présent, il devrait subir l’averse jusqu’à la fin de son parcours de la matinée. 
  Il consulta l’horloge analogique accrochée sur le carénage. Il en avait encore pour deux bonnes heures à se les geler avant de pouvoir se changer pendant la pause de midi. La reprise du boulot, cette année, avait vraiment une couleur de merde.
Le feu passa enfin au vert. Il engagea avec prudence sa roue avant entre les bandes blanches du passage piéton. Inutile de se ramasser bêtement devant la voiture pie, avec ce qu’il trimbalait dans la pochette de cuir dissimulée sous sa selle. Une trouvaille de Malik, cette selle à deux niveaux. Mais elle ne résisterait pas à une investigation poussée. De celles qui se produisent lorsque les forces de l’ordre découvrent un scoot volé allongé sur la voie publique, par exemple.
  Un coup d’œil dans le rétroviseur lui apprit que la Peugeot avait bifurqué vers la Seine, en direction de Châtelet. Il fit tout de même un détour par la place de la Concorde avant de filer vers les faubourgs du 16e arrondissement. Il n’y avait rien de tel que la place la plus grande de Paris pour semer d’éventuels indics en filature. Il avait déjà utilisé d’autres méthodes, en s’enfuyant par des voies étroites où des camions en livraison bloquaient souvent tout ce qui était plus gros qu’une souris, mais l’efficacité de ce procédé restait aléatoire.
  Quelques minutes plus tard, il se faufila entre deux camionnettes avant de braquer à droite dans une allée bordée d’arbres dont les feuilles commençaient à peine à jaunir. Il grimpa sur le trottoir et stoppa le moteur sous une avancée de balcon où il serait à l’abri.  
  Il leva le nez vers les étages. Son client résidait peut-être là, mais il ne le saurait jamais. Les ordres étaient clairs. Il devait déposer le petit paquet dans la boite à lettres marquée d’une pastille rouge, et faire demi-tour sans se faire remarquer. 
  Samir aimait travailler dans ces conditions. Des missions simples, pas de prise de tête avec des casse-couilles de première, et pas de danger de se faire gauler bêtement en flag, avec un sachet de coke ou autre chose de plus compromettant encore qui s’échangeait entre deux mains. Une livraison toute bête, comme il y en a des milliers tous les jours dans Paris. Dans ce coin bourge et presque désert, personne ne se souviendrait de son deux-roues gris anonyme. Comme toujours.
  Il descendit du scooter, jeta un rapide regard circulaire dans la rue, puis fit basculer la selle de l’engin. Il tira sur une petite languette masquée par une minuscule coque plastique repeinte de la couleur du carénage et la trappe bascula. Deux secondes plus tard, le paquet était dans sa sacoche de livraison, la selle remise en place.
  Il se dirigea d’un pas nonchalant vers l’entrée de l’immeuble, où les boîtes à lettres étaient protégées la nuit par un sas à code, désactivé à cette heure. 
  Lors de ses tournées, Samir gardait en permanence son casque sur la tête. Rester incognito était l’une des premières choses que l’on apprenait, lorsqu’on commençait dans ce métier. Une simple question de bon sens… et de survie. Il n’y avait jamais failli.
  Il poussa la porte vitrée de la main gauche, la droite serrée sur sa sacoche. Précaution de base, là aussi, histoire de ne pas se faire braquer sa livraison au dernier moment par un petit malin dans son genre. Il ne pratiquait plus le vol à la tire, bien plus risqué, depuis des années, mais les réflexes acquis par des centaines d’agressions étaient restés gravés au plus profond de son cerveau.
  Lorsque la porte bascula, le reflet accrocha l’aile noire et luisante d’une voiture roulant au ralenti sur la contre-allée arborée. Samir ne la vit pas, préoccupé par l’absence de marque rouge sur les boîtes à lettres. Il n’y en avait que huit. Il ne pouvait pas se tromper. 
  Il ressortit dans la rue pour vérifier le numéro de l’immeuble. 84. C’était bien ça. Sur le trottoir, une petite vieille toute rabougrie promenait un chien pelé et rhumatisant qui gardait une truffe obstinée collée au sol en louvoyant entre les arbres. Indifférente à la pluie, dans une combinaison étanche qui devait coûter le prix d’une voiture, la vieille ne le remarqua même pas, les yeux plongés dans un monde dans lequel les coursiers n’existaient pas.
 Maussade, il pénétra à nouveau dans le hall du bâtiment. Malik n’allait pas être content. La course devait être livrée dans les plus brefs délais, le client avait été formel là-dessus.
  Il s’approcha à nouveau des boîtes. La pastille rouge avait peut-être été enlevée par le concierge, ou par un gosse. Il en restait peut-être un morceau, même infime, accroché au métal, ou une simple marque de colle…
  Samir se pencha sur le rang des plus basses, inspecta les boîtes une par une, l’ongle de l’index suivant les moindres aspérités sur la surface des portes. Au bout d’un instant, il émit un soupir de soulagement. Voilà. C’était là. Pas de nom, comme prévu, mais un minuscule morceau de gommette rouge resté fixé dans l’angle intérieur de la trappe. Il faudrait qu’il signale le fait à Malik. Le coup de la pastille n’était pas une si bonne idée que ça.
  Accroupi sur le carrelage lavé de frais, il ouvrit sa sacoche et prit le paquet enveloppé de papier brun, puis il fronça à nouveau les sourcils. Même à vue de nez, il était beaucoup trop épais pour passer par l’ouverture de la boîte. Environ une fois et demi l’épaisseur de la fente.
  Quelle merde !
  Énervé, il laissa échapper les clefs du scooter sur le sol. En voulant les rattraper, il donna un léger coup de la semelle sur le trousseau qui fila le long de la plinthe, jusque sous le radiateur du hall.
  Samir émit une injure étouffée par le casque, puis il se mit à genoux et ôta son gant droit trempé pour glisser la main sous l’appareil. 
  Le courant d’air glissa sur sa nuque humide et le prit par surprise. Il tourna la tête, mais son casque buta sur son épaule, l’empêchant de voir l’entrée de l’immeuble. Dans la paroi en acier poli des boîtes à lettres, il distingua soudain une silhouette s’avancer derrière lui. Une silhouette noire, longiligne, qui pointait son bras en avant, droit sur sa tête.
  La première balle lui perfora la base de l’occiput et ressortit en explosant sa mâchoire inférieure dans une fulgurance de douleur, projetant un mélange opaque de plastique, de sang, de chair et d’os pulvérisés sur la visière du casque.
  Il n’entendit pas la deuxième.
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