CHAPITRE 1
 
  La route déroulait son ruban interminable devant le capot trempé de pluie de la Range Rover. À la frontière de l’obscurité réveillée par les phares, des monceaux de feuilles s’entortillaient dans des bourrasques tourbillonnantes à la lisière du bois, puis se jetaient sur la carrosserie, projetées par l’averse, comme pour tenter de la dévorer.
  L’odeur du sang lui collait encore aux narines, toujours incrustée dans les pores de sa peau, même après le furieux savonnage qu’il avait administré à ses avant-bras et à ses mains.
  Vincent Galtier cligna des yeux pour chasser le sommeil qui le gagnait peu à peu. La journée avait été rude. Appelé en urgence pour une jument qui mettait bas, il avait dû travailler tard dans la soirée pour essayer de sauver l’animal et son petit. Mais, après quelques heures de soins acharnés, les supplications de l’éleveur lui sifflant constamment dans les oreilles, il avait dû sacrifier le poulain qui se présentait de travers pour garder la jument en vie. 
  Il avait beau avoir déjà traversé cette épreuve à plusieurs reprises, lors de ses vingt années et quelques d’expérience professionnelle, il ne s’y était jamais fait. Lorsque le petit cadavre avait fini par sortir en morceaux du ventre de sa mère, inerte comme à l’étal d’un boucher chevalin, il avait baissé la tête sur son incapacité à faire face à la situation. Il avait plus l’habitude des chiens et des chats, qui constituaient sa clientèle privilégiée. Mais comme il s’était établi dans une zone rurale, il avait parfois l’obligation d’intervenir sur ce genre de cas, quand le seul vétérinaire équin du coin était indisponible.
  C’était souvent dans un centre équestre, pour un poney qui s’était blessé sur un obstacle, qui s’était foulé ou brisé une jambe, ou encore pour des vaccins ou des soins plus classiques. Pour les mises bas, en revanche, il ne se déplaçait jamais, sauf cas de force majeure. Et là, c’en était un de toute beauté. L’éleveur était en pleine panique, mais le message était passé. Clair, péremptoire. Soit il venait, soit la jument y passait. 
 Vincent Galtier avait donc laissé la clinique aux mains de Clément, son jeune assistant, et il avait chargé le Range à la hâte de tout ce dont il pourrait avoir besoin pour mener l’opération à bien. En vain, hélas.
  C’est au moment où il quittait le centre équestre, sous le regard lourd de reproches de l’éleveur, que Marion avait appelé. 
  Il avait tout d’abord laissé sonner sans répondre, encore prisonnier des images de mort qu’il venait d’avaler à haute dose, puis il avait fini par décrocher juste avant que la sonnerie ne s’arrête. La jeune femme n’avait pas été longue à le convaincre de faire un petit détour par chez elle avant de rentrer chez lui. Sa femme Estelle savait qu’il était parti sur une opération compliquée. Elle ne l’attendait pas avant plusieurs heures encore. Il avait du temps devant lui, non ?
  Vincent avait cédé. Il avait pris la route d’Auxerre, avait avalé de plus en plus vite les kilomètres qui le séparaient d’elle, puis il s’était abandonné entre les bras blancs de Marion, avait enfoui son front torturé contre ses seins brûlants de désir. Il s’était évanoui en elle comme un comprimé effervescent dans un verre d’eau. Bientôt, il n’était plus resté de lui qu’une coquille vide abandonnée sur la grève après une nuit de tempête.
  Vers une heure du matin, il avait refait surface, tant bien que mal, et malgré l’air déçu de sa maîtresse, il était remonté dans son 4X4, l’échine courbée. 
  L’air boudeur de Marion l’avait accompagné dans le rétroviseur jusqu’à ce que la silhouette de la jeune femme, restée immobile à sa fenêtre, se dissolve dans l’obscurité.
  Vincent était reparti vers le nord, vers sa maison froide et hostile. Il faisait nuit noire. Il n’y avait pas la moindre voiture sur la route, comme si une brusque faille sur la chaussée les avait toutes englouties en un clin d’oeil.
  Il avait encore une bonne heure de route avant d’arriver chez lui. Départementales, villages endormis, forêt et champs. 
  Et la solitude pour seule compagne.
  Le cerf apparut d’un seul coup de reins, propulsé hors de l’abri de la forêt jusqu’au milieu de la route en moins d’une seconde. Vincent n’eut même pas le temps d’avoir vraiment peur. Il écrasa d’instinct la pédale de frein comme on se jette du haut d’un immeuble en flammes. 
  Quel mystère souffla à l’oreille de l’animal que s’il faisait un pas de plus il allait les tuer tous les deux ? 
  Il ne le saurait jamais. Les bois dressés vers la nuit hors de la lumière des phares, aussi massif qu’un cheval, le cerf se figea sur la chaussée, le museau fumant comme une cheminée, les pattes ancrées sur le bitume humide de pluie. Tandis que, dans un ralenti irréel, il le frôlait à en faire exploser son rétroviseur, l’image du cervidé se grava dans le cerveau affolé du vétérinaire. Le poil mouillé du poitrail, la vapeur qui lui sortait des naseaux dans un panache de coton, les muscles bandés à se rompre, rien ne lui échappa. 
  Lorsque le Range finit par stopper en dérapant en travers de la route, quelques dizaines de mètres plus loin, Vincent aurait pu jurer que leurs regards s’étaient croisés, une fraction de seconde avant la collision qui paraissait inévitable. Qu’il avait vu son propre visage terrorisé dans la pupille du roi de la forêt.
  Le temps qu’il reprenne ses esprits, qu’il cherche la silhouette immense à travers sa vitre rayée de longues traînées laissées par la pluie, le cerf s’était à nouveau évanoui dans la nuit, comme s’il n’en était jamais sorti.
  Vincent resta un long moment immobile, moteur calé, le cœur battant à tout rompre. Il venait de frôler la mort de très près et il le savait. Une voiture qui percute un animal de cette taille lui fauche les pattes et prend le corps de plein fouet dans le pare-brise. Pas dans le pare-chocs. Là, l’airbag est aussi utile qu’une bonne prière adressée au Créateur. 350 kilos, au bas mot, directement projetés contre le conducteur, qui le pulvérisent en un bref instant. 
  Avec un cerf, le type qui a la malchance d’être derrière le volant se retrouve aussi parfois transpercé d’une dizaine d’andouillers, comme autant de poignards que le cervidé porte au bout de ses bois.
  Vincent glissa une main fébrile dans ses cheveux trempés de sueur. 
  Il avait eu chaud ! 
  De l’autre, il tourna la clé du Range. 
  En vain. 
  Bloqué par le calage intempestif, le moteur refusait de démarrer.
  C’est alors que la lumière de deux phares puissants s’incrusta sur son tableau de bord et sur sa nuque. 
  Et dans ses oreilles, à peine masqué par les vitres fermées, le bruit d’un moteur lancé à fond dans la nuit.
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