CHAPITRE 1
 
 
11 Juin 2013
  Seul.
  Il était seul.
  À part ceux qui s’étaient lancés à sa poursuite.
  Mais il avait encore un peu d’avance.
  Juste un peu.
  Entre les parois obscures des immeubles de verre, le bruit de sa course se répercutait à l’infini dans un silence de mort.
  Il ne pourrait pas résister à ce rythme bien longtemps. 
  Quelques minutes, tout au plus. Si son cœur n’éclatait pas avant.
  Le choc précipité de ses semelles sur le bitume lui remontait en ondes douloureuses le long des jambes, puis à l’intérieur même de ses vertèbres, jusqu’à son cerveau chauffé à blanc.
  Le souffle commençait déjà à lui manquer, et il n’avait pas encore parcouru plus de deux cents mètres. Combien lui en faudrait-il pour disparaître à la vue de ceux qui le pourchassaient ?
  Deux fois, trois fois plus ?
  Impossible de le savoir.
  Impossible sans se retourner, sans prendre le risque de chuter sur le parking, visible comme une mouche dans un verre de lait.
  Comme une goutte de sang sur un drap…
  Emportée par une brusque saute de vent, sa casquette s’envola et disparut derrière lui, avalée par la nuit.
  Tant pis. Cela n’avait plus aucune importance, désormais. De toute façon, il n’y avait personne. 
  Personne pour l’identifier.
  Pour l’instant…
  Bientôt, malgré l’heure tardive, le bruit des sirènes allait faire tirer des rideaux, ouvrir des fenêtres. À ce moment-là, il faudrait qu’il soit hors de vue. Qu’il ait disparu de la surface de la Terre, qu’il se soit évaporé dans l’air, comme une ombre au lever du jour.
  Hors d’atteinte.
  L’angle du bâtiment lui apparut soudain alors qu’il croyait qu’il allait s’écrouler sur le macadam rendu glissant par la bruine, les mollets en feu. Il pénétra entre les tours aux fenêtres aveugles de la cité administrative endormie tandis que les cris diminuaient derrière lui.
  La chemise collée à sa peau lui donnait envie de hurler.
  Tout ce sang !
  Mon Dieu, tout ce sang !
  Il n’aurait jamais imaginé qu’un corps humain pût en contenir autant. 
  Et en perdre une aussi grosse quantité avant de mourir.
  C’est tellement fragile, un corps. Ça résiste tellement peu à la lame d’un couteau.
Surtout celui d’une femme…
 Au bout de l’allée, il tourna à gauche dans une autre rue desservant l’arrière de l’immeuble. À son extrémité, il aperçut la silhouette noire de la végétation en bordure de la pelouse. Le long d’une ligne d’arbustes plantés serrés, une clôture s’enfonçait dans l’obscurité, mangée par la lumière des réverbères qui n’éclairait pas plus loin que l’écran des premières frondaisons. Au-delà, apparemment, il n’y avait plus que des terrains vagues.
  Au bord de l’apoplexie, il franchit la limite des buissons en tendant les mains en avant pour se protéger le visage des branches épineuses qui le giflaient sauvagement.
  Il lança ses dernières forces en s’enfonçant entre les arbres, et il essaya de ne pas penser aux ardillons pointus des branches cassées qui pourraient s’enfoncer dans ses yeux. Il courut une trentaine de mètres à l’aveuglette, le coude braqué en avant comme un bouclier. Il ne vit pas l’obstacle se dresser soudain devant lui, et il le percuta de plein fouet. Son corps s’écrasa dans un cri dans le grillage rigide et il rebondit en arrière avant de s’écrouler lourdement au milieu des ronces.
  Sonné, l’homme resta prostré un long moment avant de comprendre que la clôture formait un angle droit juste devant lui, lui barrant le passage aussi efficacement que s’il s’était agi d’un mur.
  Un bruit enfla soudain sur sa gauche, et le vacarme d’un train qui filait sur des rails situés en contrebas le fit grincer des dents alors qu’il prenait conscience que le grillage venait de lui sauver la vie.
 Vaincu, hors d’haleine, il se mit à genoux, agrippa le treillis de ses doigts ensanglantés, et il pencha la tête avant de cesser brusquement de résister à son estomac qui se soulevait par vagues nauséeuses, lui noyant la gorge et le nez dans un flot acide de vomi.
  Incapable de se lever, il écouta les bruits de la nuit tandis que son corps se courbait sous les spasmes, attendant les exclamations de ses poursuivants qui ne venaient pas.
Qui ne venaient plus.
  Le temps s’étira comme une écharpe de brume chargée d’embruns salés et poisseux.
Le goût âcre de la vomissure.
  Hagard, il leva le nez vers le ciel, dont les étoiles avaient disparu dans la noirceur de l’orage. La pluie grossissait au milieu des roulements du tonnerre lointain qui approchait rapidement. Elle glissait des feuilles et claquait sur son dos comme un signal funeste, et il comprit peu à peu, alors que ses vêtements se gorgeaient d’eau sans que rien ne survienne, que personne ne viendrait mettre un terme à son calvaire.
  L’homme bascula sur le flanc, et il tendit ses mains tremblantes vers la nuit, une prière muette sur les lèvres.
  Ses lèvres tuméfiées desquelles coulait un liquide carmin qui se mêlait à ses larmes.
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