CHAPITRE 1

 

 

24 février 2015

 Au moment où le train amorça son entrée en gare, Karine Monteil posa instinctivement la main sur l’épaule de Jérémie. À huit ans à peine, son fils était d’un naturel plutôt impulsif, il était capable de se précipiter au bord du quai pour pouvoir se pencher au-dessus des voies et tirer la langue au conducteur de la motrice tout en lui faisant un pied de nez.
  Au geste de résistance qu’il amorça pour se dégager, elle sentit qu’elle avait eu raison et affermit sa prise. La fin des vacances d’hiver était proche et la rentrée pointait le bout de son museau. D’ici deux jours, Jérémie aurait repris son cartable et le chemin du collège. Elle savait qu’il angoissait déjà de se retrouver à nouveau enfermé entre quatre murs de béton, avec le tableau noir pour seul horizon, jusqu’aux prochaines vacances de Pâques qui lui paraissaient aussi éloignées que la Lune. Et tout allait être bon pour mener une vie infernale à sa mère. C’était comme ça, chaque année depuis trois ans. 
  Depuis que Sylvain était parti. 
  Pour une autre femme. 
  Sans enfants.
 Le train s’arrêta enfin dans un bruit assourdissant. Grâce aux repères lumineux affichés sur le quai, Karine avait déjà repéré l’endroit où se situaient leur wagon et les sièges confortables qu’elle avait réservés en première classe pour eux deux. Une dépense un peu au-dessus de ses moyens, certes, mais qui allait permettre à Jérémie d’avoir un peu plus de place pour jouer pendant le long trajet qui les ramènerait à Paris.
  Tandis que son fils se précipitait à l’intérieur du wagon en bousculant les voyageurs qui tentaient d’en descendre, incapable de le suivre avec sa valise à la main, Karine leva les yeux une dernière fois sur les hauteurs enneigées de la chaîne des Pyrénées qui se profilait loin au-dessus de la vallée. Le retour au travail s’annonçait difficile. Les soucis allaient lui retomber dessus dès qu’elle remettrait le pied dans son bureau. Le harcèlement de son chef, qui ne la lâchait pas d’une semelle depuis qu’il avait appris qu’elle était récemment divorcée, le salaire qui lui permettait à peine d’arriver à la fin du mois sans se retrouver à découvert, les collègues qui allaient l’assommer de leurs vacances géniales, en famille, dans une station de sports d’hiver…
  Cette unique semaine qu’elle avait pu arracher à la grisaille de ce que sa vie était devenue, elle l’avait payée cher. Très cher, même, avec cette chambre d’hôtel au prix démesuré. Mais elle ne l’avait pas volée. Et Jérémie non plus. Car malgré son caractère nettement hyperactif, c’était un gosse adorable, que la fuite de son père avait encore un peu plus rapproché d’elle. Elle avait vécu avec lui cette parenthèse de farniente au soleil clément du Sud comme on prend une bonne inspiration en hissant la tête hors de l’eau, même s’il avait fait encore bien trop froid pour pouvoir espérer se baigner dans l’océan. Par chance, le temps avait tout de même été très printanier et leur avait permis de sortir chaque jour pour une longue balade, le seul vrai loisir qu’elle pouvait leur offrir. Le ski, l’équitation, la planche ou le char à voile, la plongée, tout cela était bien au-delà des possibilités de sa bourse. Jérémie avait bien tenté sa chance pour une activité ou deux, mais il avait fini par comprendre que le porte-monnaie de sa mère n’était pas sans fond et il s’était contenté de négocier deux soirées au cinéma. Le reste du temps, sous l’œil protecteur de Karine, il avait couru sur la plage et dans les dunes à en perdre haleine, ou bien il s’était allongé près d’elle pour jouer à sa console portable.
  Siège 64 et 65. Elle lui avait répété les nombres au moins une dizaine de fois.   Lorsqu’elle put enfin monter dans le wagon, une fois le déferlement de la horde des touristes tari, elle entreprit de hisser sa valise en haut du marchepied d’un coup de reins. Mais elle avait tellement bourré le bagage de vêtements et de bons produits du terroir qu’elle avait oublié le poids qu’il représenterait lorsque ses roulettes ne toucheraient plus le sol. 
  Elle allait basculer en arrière lorsque la poignée lui fut presque arrachée des doigts et qu’elle s’envola d’un seul coup dans le wagon. L’instant d’après, une main se tendit vers elle pour l’aider à monter.
  Au-dessus, un visage souriant. 
  Jeune.
— Vous permettez ?
  Le cœur de Karine manqua un battement.
  Bon sang, ce type était beau comme un dieu grec.
 Elle se sentit moche en lui souriant à son tour, empotée dans ses vêtements trop voyants. Les yeux verts de l’homme pétillaient de malice. Peut-être un peu trop rapprochés, à bien y regarder, mais cela lui donnait un charme indéniable. Il lui adressa une grimace éloquente. Bon, alors vous la prenez, ma main, ou vous restez plantée comme une courge sur ce quai ?
  Karine sentit son sang s’accélérer dans ses veines lorsqu’elle posa sa paume entre les doigts tièdes de l’inconnu. Quel âge pouvait-il avoir, exactement ? Trente-cinq ? Trente-huit ? Quelques années de moins que ses quarante-cinq à elle, en tout cas, c’était sûr.
  Elle crut qu’elle allait s’envoler comme sa valise, un instant plus tôt, mais le geste inattendu de son chevalier servant fut plein de retenue. Elle se retrouva debout tout contre lui en moins d’une seconde, et sans aucune secousse. 
  Karine cligna des paupières, enivrée par le parfum musqué qui émanait de lui. Une odeur de cuir et d’homme, mélange à la fois puissant et délicat, tout à fait à l’image de celui qui ne lui avait toujours pas lâché la main.
  Les mots franchirent ses lèvres sans qu’elle l’ait décidé.
— Merci. C’est vraiment…
  Sympa ? Gentil ? Elle se sentit cruche, incapable de finir sa phrase.
— Oh, ne vous en faites pas, c’est la moindre des choses…
 Karine perçut une petite pointe de quelque chose qu’elle avait oublié depuis longtemps lui mordiller le ventre. Les pupilles brillantes de cet étranger, peut-être. Ou bien son corps bien découplé qu’elle devinait sous ses vêtements ajustés.
— Maman ! Maman ! Je suis là ! J’ai trouvé les numéros !
  Karine tourna les yeux vers Jérémie qui sautait à pieds joints sur un siège et sourit. Elle savait que ça la mettait en valeur, que son air triste s’évanouissait dès qu’elle laissait sa fossette éclore sur sa joue. Que c’était l’un de ses avantages, comme la jolie paire de seins encore hauts et fermes qu’elle entretenait avec soin par la pratique assidue de la gymnastique dans un club de filles.
  La voix de l’homme, chaude et basse, se faufila dans ses oreilles. Elle vit sa main nerveuse empoigner sa lourde valise et la décoller du sol.
— Allez-y, je vous la range.
  Elle ne sut quoi répondre et rougit bêtement avant de hocher la tête. Vite. Retrouver Jérémie. Ses gestes de mère. La sécurité que la proximité de cet incroyable play-boy avait détruite en quelques instants. Elle le vit du coin de l’œil installer son bagage dans le compartiment au bout du couloir, puis il s’approcha d’elle, la démarche féline, en consultant le billet qu’il tenait à la main.
  Karine ferma les yeux. Le 66. Fasse le ciel que cet homme ait réservé le siège 66 !
— Ah, je crois que nous allons être voisins pendant un moment encore…
  La jeune femme ouvrit les paupières et se mordit les lèvres tandis qu’il se penchait pour ranger son sac à dos sous son fauteuil. Son pantalon moulait des fesses qu’elle devina parfaites dès qu’elle posa les yeux dessus. 
  Un corps de rêve, un sourire à la Delon et une chevelure brune en bataille indisciplinée, cet homme était un vrai top model. Il aurait pu faire la couverture d’une bonne dizaine de magazines de mode sans être ridicule. Les regards de convoitise ou de jalousie qui convergeaient vers eux depuis la moitié des autres sièges le lui confirmèrent.
  C’était une chance inespérée. Une chance qui ne se reproduirait peut-être pas de sitôt. Il fallait qu’elle dise quelque chose. Qu’elle fasse quelque chose. L’envie lui mordait le bas-ventre, à présent. Un élan de tout son corps, de toute sa féminité, de tout ce qui lui manquait terriblement depuis trois longues années.
— Pourquoi tu regardes le monsieur comme ça ?
  Karine eut un violent sursaut mais n’eut pas le temps de répondre. L’homme le fit avant elle en ébouriffant les cheveux de Jérémie.
— Eh bien… C’est parce que ta maman s’est fait mal au dos, avec la valise, et qu’elle est contente que je me sois trouvé là pour l’aider. Et parfois, bonhomme, les remerciements passent par autre chose que les mots.
  Karine rougit une nouvelle fois et baissa les yeux après avoir échangé un regard troublant avec l’inconnu.
— Moi, c’est Jérémie. Et maman, c’est Karine. Et toi, c’est comment ?
  L’homme rit et le cœur de Karine fondit.
— Je m’appelle Damian. Ravi de faire votre connaissance, Jérémie et… Karine.
  Puis il ôta son cuir, s’assit et étendit ses jambes devant lui en se glissant les mains dans les cheveux. 
— Le voyage va être long. Autant prendre ses aises tout de suite, n’est-ce pas ?
   Karine hocha la tête, la langue toujours soudée au palais. Un vieil homme passa entre eux, les sourcils froncés, ses yeux myopes rivés à son billet. Il paraissait chercher sa place et commençait à grommeler en sourdine contre les voyageurs et leurs bagages qui le gênaient pour avancer dans le couloir. 
  Karine en profita pour reprendre courage. Il allait falloir qu’elle se dépêche de changer d’attitude, qu’elle parvienne à prononcer quelques paroles intéressantes si elle voulait espérer revoir ce cadeau du ciel après l’arrivée du train à Paris. Mais, au fait, allait-il lui aussi jusque-là ?
  Elle s’apprêtait à lui poser la question lorsqu’il se redressa soudain en se frappant le front, au moment même où le contrôleur annonçait le prochain départ du train.
— Bon Dieu ! Quel con ! J’ai oublié ma carte bleue dans le distributeur de billets !
  Il jeta un œil inquiet à Karine. Son beau visage s’était brusquement crispé.
— J’en ai pour une minute. Vous pouvez surveiller mon sac ?
— Oui, oui, bien sûr ! Mais faites vite, le train va partir !
— Merci, je file ! À tout de suite !
  L’instant d’après, il avait disparu, sa veste de cuir à la main.
  Le quai était de l’autre côté des sièges de Jérémie et de sa mère. Karine regretta de ne pas pouvoir le suivre du regard pendant qu’il courait vers le hall de la gare. Quel dommage…
  Et puis, une ou deux minutes plus tard, la deuxième annonce arriva. Départ imminent.   Tous les accompagnateurs devaient à présent avoir quitté le train.
  Karine fronça les sourcils. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle se leva et marcha jusqu’à la porte du compartiment. Par chance, le contrôleur était en face d’elle, sur le quai, le sifflet entre les lèvres. Il s’apprêtait à souffler dedans en gonflant les joues comme Dizzy Gillespie lorsqu’elle lui fit un signe impératif de la main. Il suspendit son geste et l’interrogea du regard, les sourcils en accents circonflexes. Comme elle ne lui répondait pas assez vite, il insista.
— Eh bien quoi ? Il y a un problème, madame ?
  Karine hésita. Dans son dos, le vieil homme aux cheveux gris la poussa du coude pour pouvoir repasser dans l’autre sens. Elle s’écarta d’instinct devant l’air revêche du vieillard.
— C’est… c’est mon compagnon. Il… il a oublié sa carte bleue, dans la gare. Il va revenir tout de suite !
  Le contrôleur regarda ostensiblement sa montre et bomba la poitrine.
— 11 h 15. C’est l’heure. La SNCF n’est pas responsable des oublis de carte bleue.
— Mais…
— Mais elle l’est du retard des trains ! Vous voulez rembourser tous les autres voyageurs de celui qu’ils vont subir à cause de vous ?
— Mais il en a pour une minute ! Une minute ! 
  Le fonctionnaire soupira avec exaspération.
— Et où a-t-il oublié cette carte ?
  Karine sentit qu’elle avait une prise, quelque part dans l’esprit obtus du gros homme sévère sanglé dans son uniforme et dans sa réprobation.
— Dans le distributeur, à la gare !
  Le contrôleur eut un sourire qui fit vibrer sa moustache.
— Bien essayé, madame. Veuillez reprendre votre place, s’il vous plaît. Nous partons.
— Monsieur…
  Le gros homme grimpa dans le wagon et la repoussa sans douceur vers l’intérieur.
— Laissez-moi faire mon travail, je vous prie.
  Il décrocha le micro d’un tableau électrique, annonça le dernier avis et se pencha par la portière avant de souffler dans son sifflet comme s’il voulait le projeter de l’autre côté de la gare. Puis il actionna la fermeture des portes qui coulissèrent en chuintant. Karine, rouge de colère, se planta devant lui et le toisa du haut de son un mètre soixante-trois.
— Mais vous êtes idiot, ou quoi ? Je vous ai dit que mon ami…
  Le contrôleur leva une large paume devant elle et il éleva la voix d’un ton péremptoire.
— Surveillez votre langage, madame ! Vous parlez à un employé de la SNCF !
— Mais je m’en fous ! Je vous dis que…
— Pour être parfaitement clair, je ne sais pas qui vous attendez aussi impatiemment ni ce que vous avez en tête, mais il n’y a pas de distributeur automatique de billets dans l’enceinte de la gare. Ou pour être plus exact, il y en a un, mais il a été vandalisé il y a trois semaines, et les services techniques ne l’ont pas encore réparé. Au revoir, madame.
  Le train s’ébranla lentement. Surprise par l’à-coup, Karine se retint à la cloison pour ne pas tomber en arrière.
  Pas de distributeur de billets dans la gare ? Mais… Karine se retourna vers Jérémie qui s’était déjà plongé dans le jeu de sa console portable. Sur le siège 66, le vieil homme pas commode avait pris place et se mouchait bruyamment comme s’il était seul dans le wagon.
  Elle s’avança vers lui comme dans un mauvais rêve. Quelque part, au fond d’elle-même, une petite flamme continuait à lui affirmer que le contrôleur s’était trompé, que le demi-dieu appelé Damian avait réussi à monter dans le train au dernier instant, qu’il traversait en ce moment même les rames une par une pour revenir auprès d’elle.
  Du coin de l’œil, elle vit Jérémie qui s’énervait sur son jeu. Il ne pouvait pas rester concentré plus de vingt minutes sur cet appareil. Au bout d’une demi-heure, il avait envie de le jeter par terre et de sauter dessus à pieds joints. Karine se pencha vers l’homme aux cheveux gris.
— Monsieur ? Pardonnez-moi, mais je crois que vous vous êtes trompé de place.
  Le vieillard leva un regard courroucé vers elle et lui colla son billet devant les yeux.
— Dites que je suis sénile, tant que vous y êtes !
  Siège 66. 
  Le train prenait peu à peu de la vitesse. Les bâtiments commençaient à défiler derrière les fenêtres du wagon. Les vibrations montaient dans les jambes de Karine comme des fourmis rouges affamées. Avait-elle rêvé ? Le beau Damian n’avait-il été qu’une brève hallucination dans son existence vide d’aventures masculines ? Un fantasme ? 
  Non. Le contact de la peau tiède de ses doigts sur les siens avait été bien réel. Son parfum aussi. Elle l’avait encore dans les narines, comme si elle avait voulu le retenir avec l’énergie du désespoir avant qu’il disparaisse à jamais de sa vie.
  À ce moment-là, Jérémie s’énervait tant sur sa console qu’il la fit tomber, juste sous le siège devant lui. Il se précipita sur le plancher pour la récupérer et se figea, soudain silencieux, les yeux braqués entre les jambes de sa mère.
  Le regard de Karine suivit le sien jusque sous le fauteuil 66.
  Puis il plongea dehors, sur le quai, où la silhouette immobile de Damian les observait partir, adossé au mur de la gare. Son sourire avait disparu. Il ne restait sur son visage qu’une expression d’une tristesse infinie. Au moment où il allait la perdre de vue, il agita la main, comme pour lui dire au revoir. Puis il sortit de sa poche ce qui ressemblait beaucoup à un téléphone portable un peu épais et composa un numéro sur le clavier.
  Le train roulait de plus en plus vite. Il passa sur un aiguillage qui le fit tanguer comme un navire pris dans les vagues d’un chenal agité par le vent.
  Les yeux écarquillés de Karine s’abaissèrent vers le plancher.
  De sous le siège 66, la poignée du sac de Damian avait basculé en pleine lumière. Elle s’accroupit et le tira vers elle, et ce fut soudain comme si elle avait pu voir au travers du tissu. Comme si cette forme oblongue qui le déformait lui avait murmuré quelques mots funestes à l’oreille.
  Elle eut juste le temps de prendre une profonde respiration pour pousser un hurlement.
  Et puis le monde s’éteignit dans un grand éclair blanc.
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