PROLOGUE

 

Ferme de la Renardière
Armilliers/ Taurion,
13 Juillet 2011, 14h.
  J’ai longtemps cru que je ne pourrais jamais raconter ce qui s’est réellement passé cette année-là, durant l’été 1979, mais aujourd’hui je réalise qu’il est grand temps de le faire, peut-être simplement histoire de laver définitivement ma mémoire de ce qui la souille avant de mourir. Car, je le sais, aussi certainement que la nuit succède à la lumière, je vais mourir. Quelques jours encore, quelques heures… 
  La décision m’appartient, à présent. J’ai dépassé le temps de l’apitoiement sur moi-même, le temps des remords et de la culpabilité, le temps de la colère. Aujourd’hui est venu celui du renoncement, ou celui de l’acceptation, ce qui revient en fait à peu près au même…
  J’ai choisi d’écrire l’histoire de ces évènements tragiques afin qu’il en reste une trace après ma mort. Non pour la postérité, qui m’indiffère totalement, mais en tant qu’exorcisme de ce qui me ronge depuis bientôt trente ans. Vous, qui trouverez ce manuscrit, faites-en ce que votre conscience vous dictera. Pour moi, cela ne changera plus rien du tout. Je serai dans l’humidité de la fosse bien avant que qui que ce soit ait pu achever la lecture de ce récit, et je dois avouer que je m’en moque complètement.Après tout, cette histoire ne concerne que ma famille, et je doute que cela puisse éveiller l’intérêt de quelqu’un d’autre que moi.
  Sachez tout de même qu’il m’a fallu avaler la trahison plutôt que l’admettre. Comme un poison insidieux, elle a infiltré toute les cellules de mon corps avant de m’abandonner, épuisé, comme échoué sur un rivage aride d’où l’océan s’est retiré au loin, invisible entre la ligne d’horizon et le ciel.
  Qu’y a-t-il de pire que la duplicité d’un être qui vous est cher? Qu’y a-t-il de plus déstabilisant que la forfaiture d’une personne que l’on imagine au-dessus de tout soupçon juste parce qu’on l’aime? Des semaines, des années durant, je me suis heurté à cette idée comme un papillon à une veilleuse, refusant de croire que cette lumière fascinante me brûlait les pattes, avant même que je prenne conscience que j’étais en train d’y carboniser mes ailes. 
  A présent, je sais qu’il est trop tard pour revenir en arrière, pour espérer pouvoir influer sur le cours des évènements. Trop tard pour comprendre, pour réparer, et pour éviter que le pire se produise. 
  Y a-t-il un bon âge pour mourir? 
  On a tendance à penser, en général, qu’on part toujours trop tôt. Mais en fait, il n’y a pas de vérité. On part quand le cercle se rompt, quand les fils qui nous relient au vivant se nécrosent et pourrissent, nous abandonnant à la pesanteur d’un corps vidé de son essence. 
  C’est tout. 
  Pas de loi céleste, pas de route tracée à l’avance, pas de malédiction non plus. On s’est juste retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment, et le doigt du hasard a tracé sur notre front le signe fatal de la disgrâce, la marque de la mise au rebut, du recyclage à venir.
  La vie s’arrête alors, tranchée par une balle, ou par une voiture écrasée contre un arbre, ou bien encore par des organes qui se mettent à se décomposer alors que l’on sourit encore, si proche de la mort que l’on pourrait en entendre le souffle sur notre nuque si l’on y prêtait attention. 
  En ce qui me concerne, elle va se terminer misérablement, à l’image de ma triste existence. Dire que j’ai choisi cette extrémité de mon plein gré serait exagéré, mais elle me soulagera de la charge que le passé m’impose malgré moi, m’obligeant à regarder en face le piège mortel dans lequel mon esprit s’est enfoncé en ce mois de juillet 1979.   Je ne la crains pas, et j’attends la fin avec un fort espoir de délivrance.
  Enfin, peut-être, trouverai-je alors le repos, si les fantômes qui me hantent ne viennent pas me chercher en hurlant au fond de mon éternité.
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