CHAPITRE 1
 
 
Montréal, 18 novembre 2011
  Le capitaine Daniel Magne consulta discrètement le cadran de sa montre. L’orateur qui mobilisait l’estrade depuis plus de deux heures n’avait pas l’éloquence de celui qui l’avait précédé en début d’après-midi, et la somnolence le gagnait traitreusement. Le sujet n’était d’ailleurs pas captivant en soi. Le dépassement des quotas de pêche dans l’estuaire du Saint-Laurent ne le passionnait pas outre mesure, et les solutions mises en place pour lutter efficacement contre les excès des trafiquants lui paraissaient bien éloignées des problèmes quotidiens de la police parisienne. Il réprima un bâillement et tenta tant bien que mal de recoller au discours de l’officier de la Sûreté du Québec.
  Par la fenêtre entrouverte, un air frais entrait dans la salle de réunion, accompagnant la fin du mois de novembre qui approchait à grands pas. Au loin, vers l’Est, Magne discernait la silhouette massive du pont Jacques Cartier qui élançait ses milliers de tonnes d’acier au-dessus du fleuve, sur lequel des dizaines de bateaux se pressaient de conclure une saison de transit commercial qui se terminerait bientôt dans la solidification des eaux en une couche de glace de plusieurs centimètres d’épaisseur, bloquant les navires dans les ports. En attendant, l’automne se prolongeait paresseusement, et la ville bourdonnait de la circulation de fin de journée, vingt-trois étages plus bas.
  L’officier rangea enfin ses feuilles sur le pupitre en les tapotant pour les remettre bien en ordre, puis il remercia l’auditoire de son attention. Magne poussa un imperceptible soupir de soulagement. Les journées de travail étaient d’ordinaire plus courtes au Québec qu’en France, mais ce soir-là les discours s’éternisaient, et il avait envie de se dégourdir les jambes dans les rues animées du centre-ville. Son voisin de gauche se tourna vers lui avec un sourire aux lèvres.
  Il avait un visage d’adolescent et des yeux bleus rieurs, sous des cheveux blonds qui lui retombaient sur le front en mèches désordonnées. Il ne paraissait pas plus de vingt-cinq ans au premier regard, mais certaines fines rides autour de ses paupières en trahissaient sept ou huit de plus.
 ― Pas facile, avec le décalage horaire, hein ?
  Beau joueur, Magne acquiesça en souriant à son tour. Il s’était fait prendre en flagrant délit de désir d’évasion. Inutile de le nier.
 ― Je suis arrivé il y a deux jours de Paris. Je n’ai aucune excuse, concéda-t-il. 
  L’homme lui pressa affectueusement l’épaule.
 ― T’en fais pas, mon gars. Ce type, là, il endormirait une portée d’oursons affamés. 
  Puis, hilare, il lui tendit la main et se présenta sans autre forme de procès.
 ― Louis Trédeau. Sergent au 6e district de Montréal. Bienvenue.
  Magne serra la main tendue. L’accent chantant québécois ne cessait de lui charmer les tympans. Le tutoiement spontané était également dépaysant, et il le trouvait plutôt sympathique.
― Daniel Magne, officier de police judiciaire affecté au commissariat du Xème arrondissement de Paris. Enchanté.
― C’est nous qui sommes ravis de ta présence icitte, Daniel. C’est un grand honneur pour la Sûreté du Québec qu’un as de la Criminelle Française se déplace jusqu’au lointain Nouveau Monde…
  Magne observa son compagnon avec un œil plus pointu. Sous le dehors d’un compliment, il venait néanmoins d’affirmer finement que le nombril de l’univers n’était peut-être pas situé sur la Seine. Point sur lequel Daniel Magne était plutôt d’accord, du moins en ce qui concernait l’avancée des technologies de police scientifique, dont le programme Francopol avait fait son fer de lance dans la lutte contre la criminalité dans le monde francophone. 
  Réunis par ce projet, tous les pays de langue française de l’hémisphère nord avaient adhéré à la proposition du Canada et de la France de mettre leurs expériences, leurs banques de données du crime et leurs dossiers en relation, de manière à être plus efficaces sur le terrain, et à ne pas laisser un criminel passer à travers les mailles d’un filet national si celui d’un état partenaire avait des trous plus petits. Une réunion Québec-France avait été programmée à Montréal une semaine avant le Congrès Francopol d’Ottawa, et l’officier de police judiciaire Magne avait été pressenti par le commandant Picaud, son officier de liaison à la Criminelle à Paris, au Quai des Orfèvres, pour y participer en tant que représentant de la métropole, ainsi que quelques autres officiers issus de différents services français. Le commissaire Estier, son supérieur direct dans le centre de police de la rue Bancel, n’avait pas eu son mot à dire, vu le regard de bouledogue qu’il lui avait adressé lorsqu’il était venu déposer son arme de service au coffre avant de prendre l’avion pour Montréal.
  Trois heures plus tard, devant la porte d’embarquement, Magne avait serré Lisa contre lui, ses mains plaquées contre ses hanches. 
― Tu feras attention à toi, hein ? avait-elle dit, les yeux humides.
  Il l’avait serrée un peu plus fort, le nez plongé dans ses cheveux noirs qui lui chatouillaient les joues.
― C’est juste un congrès, Lisa. Il n’y a pas de quoi t’inquiéter, vraiment… avait-il murmuré en l’embrassant sur l’oreille.
  La jeune femme avait jeté un regard craintif à l’Airbus qui trônait sur le tarmac, au-delà des vitres de la zone de transit. Une énorme feuille d’érable ornait la queue de l’appareil, dont les hublots scintillaient sous le soleil.
― Pourquoi tu n’as pas pris Air France ?
  Magne avait haussé les épaules.
― Air France, Air Canada, c’est du pareil au même… Et puis l’invitation vient de la Sûreté du Québec. Ils ont choisi leur compagnie nationale, il n’y a rien d’étonnant à ça.
  Elle avait hoché la tête en silence. L’appel des voyageurs du vol AC 812 pour embarquement immédiat à destination de Montréal avait alors retenti dans les salles d’attente de l’aérogare. Ils s’étaient séparés sur un long baiser, et Magne avait franchi les portes de sécurité en direction des passages magnétiques et de la fouille électronique des bagages. Elle avait agité la main avant de le perdre de vue, et il s’était soudain retourné pour lui répondre, comme s’il avait eu des yeux dans le dos. Quelques secondes plus tard, il avait disparu derrière les vitres teintées, avec la délégation d’une dizaine de policiers français triés sur le volet envoyés comme lui par le Quai d’Orsay. 
  Daniel Magne fit un léger geste de dénégation.
― Non, vraiment, c’est moi qui suis honoré d’avoir été invité. 
  Trédeau se pencha vers lui. Il désigna les policiers venus de la métropole qui étaient groupés à la droite de Magne.
― Tous les Français qui sont là sont des superflics, Daniel. Tu me feras pas avaler que ton gouvernement paye des billets aller-retour pour Montréal et des chambres d’hôtel en plein centre-ville pour dix jours à des petits officiers de quartiers en congés de fin de semaine. C’est correct ?
  Magne ouvrit la bouche pour répondre, mais une bourrade de Louis l’en dissuada. Sur l’estrade, un officier de petite taille aux cheveux gris venait de régler le micro à sa hauteur, provoquant un larsen aigu et désagréable, ainsi que quelques ricanements dans les derniers rangs des auditeurs.
― Chers amis, permettez-moi de clôturer cette première journée de travail en remerciant nos collègues français d’avoir fait le déplacement jusque chez nous, ici, dans notre belle cité, fondée en 1642 par des colons français, eux aussi. Notre francophonie, ainsi que notre désir de ne pas voir nos démocraties respectives sombrer sous les assauts des bandes de criminels qui sévissent dans nos villes, doivent permettre à nos polices nationales respectives de travailler main dans la main, dans la plus parfaite transparence, et dans le souci perpétuel de notre devoir du maintien de l’ordre public. De plus, j’ajouterai que la France, étant l’alliée principale du Québec dans l’élaboration de cette politique commune, forme avec celui-ci la clé de voûte de l’organisation de cette lutte qui se met en place, et c’est la raison pour laquelle cette réunion informelle a été organisée avant le congrès d’Ottawa, afin que nos amis de l’Ancien Monde puissent se sentir plus à l’aise avec nos institutions, et nouer quelques contacts avant la fin de semaine. Cela ne pourra que renforcer les liens d’amitié qui unissent nos deux peuples depuis plusieurs siècles. N’oublions pas que, déjà, en 1535, l’explorateur Jacques Cartier prenait possession du Canada au nom du roi de France, et que…
― C’est parti ! chuchota Trédeau. Désolé, mais on en a pour un bon moment, j’en ai peur. Ça te dit d’aller prendre un breuvage en sortant ?
  Magne, tout en se demandant en quoi pouvait bien consister exactement un breuvage, hocha la tête en dressant silencieusement le pouce. Sur l’estrade, l’officier but une longue gorgée d’eau. Un léger murmure parcourut la salle, et quelques têtes ébauchèrent des sourires moqueurs. Visiblement, Louis Trédeau n’était pas le seul à redouter la longueur du discours.
  Lorsque l’officier de la Sûreté du Québec se tut, une heure et quart plus tard, Magne émergea d’une sorte de léthargie rêveuse dans laquelle il avait rejoint Lisa à Paris, la veille au soir de son départ, et il quitta à regret l’immatérielle et délicate étreinte de ses bras.
  Trédeau émit un claquement de langue significatif en rangeant quelques documents dans sa serviette de cuir. Il était à peine dix-sept heures, et Magne s’aperçut qu’il faisait déjà nuit.
― Café ou bière ? s’enquit Trédeau. Ou bien autre chose ?
― Café, ce sera parfait pour moi.
― Bon, de toute façon, je t’emmène dans un endroit où tu trouveras les deux, dit Louis en lui montrant la sortie, où quelques groupes se faufilaient déjà. Magne adressa un signe de la main à ses collègues français, dont il avait fait connaissance durant le long vol transatlantique. 
  Le Québécois prit familièrement Magne par le coude.
― Faut qu’on passe prendre mon char au parking, ajouta-t-il en se dirigeant vers les cabines d’ascenseur. Oh, Criss ! J’ai une de ces soifs ! De quel côté est ton hôtel, Daniel?
― Rue Saint-Urbain. Le Cardinal.
― Oh, OK. Tu veux aller te changer, ou prendre une douche ?
― Non, ça attendra ce soir. Je préfère me retrouver devant une table avec un type sympa à discuter de l’avenir de la coopération entre la Sûreté et la Crim’…
― Ça, c’est bien parlé ! Alors, c’est parti, mon ami ! s’exclama Louis en appuyant sur le bouton du sous-sol.
  Tandis que la cabine s’enfonçait dans les profondeurs du bâtiment, Magne sentit que ses oreilles se bouchaient entre le vingtième et le dixième étage. Il pinça son nez et souffla pour déboucher ses tympans.
― Dis-moi, tu es marié, Daniel ?
  Magne hésita, un peu surpris par la question plutôt directe. Mais Trédeau continuait déjà.
― Moi j’ai une blonde et deux gamins, deux jumeaux qui passent leur temps à la faire tourner en bourrique. Tiens, regarde !
  Louis ouvrit son portefeuille et lui montra les photos de sa femme et de ses enfants, qu’il conservait soigneusement dans une pochette plastique. Une belle femme aux formes pleines souriait à l’objectif, tandis que les deux frères se coiffaient mutuellement d’un bonnet d’âne avec les doigts en V en se mettant l’index de l’autre main dans le nez pour faire des grimaces.
― Une bien belle petite famille, sourit Magne en lui rendant les clichés. 
― Et toi ?
― En ce qui me concerne, je suis divorcé, et sans enfants.
  Trédeau eut l’air sincèrement navré.
― Ah là, j’suis désolé pour toi, vraiment…
― Ça ne veut pas dire que je suis seul… répondit Magne avec un clin d’œil.
― Ah, ça me rassure. Un homme a besoin d’une compagne pour être heureux, pas vrai?
  Trédeau eut un rire d’adolescent tandis que l’ascenseur ralentissait en arrivant au sous-sol. Magne commençait à apprécier l’homme, même si l’intérêt que celui-ci lui portait était un peu brusque et indiscret, et surtout complètement en déphasage avec ce à quoi il était habitué. La porte s’ouvrit silencieusement après une descente sans à-coups, avec une rapidité déconcertante pour une telle hauteur. 
― Il est grand, ce parking… nota Magne en découvrant l’immensité du souterrain qui s’étendait à perte de vue entre des épais piliers de béton espacés d’une quinzaine de mètres les uns des autres.
― C’est normal. Il faut savoir qu’il dessert plusieurs immeubles. C’est bien pratique en hiver, quand il gèle fort dehors. Il y a beaucoup d’endroits comme ça dans la ville. C’est plus vivable pour nous autres que de traverser les rues avec les chausses pleines de boue !
  Trédeau se dirigea avec assurance dans le dédale des allées encombrées de centaines de véhicules, tous plus gros d’une demi-taille qu’une cylindrée moyenne européenne. Il actionna la télécommande de sa clef, et une voiture aux armes de la Sûreté se mit à clignoter entre deux berlines grandes comme des paquebots. Il se glissa derrière le volant, puis entreprit d’ôter les sacs de hamburgers vides qui trainaient sur le plancher, devant la place passager. 
  Magne se recula de quelques pas pour admirer la ligne sportive de la voiture. 
― C’est une Crown Victoria, précisa Trédeau. Ce modèle est l’un des derniers disponibles à la SQ. Maintenant, on a plutôt des Dodge Charger. J’ai réussi à récupérer celle-ci d’un inspecteur qui est parti en retraite. Je te dis pas ce que ça envoie quand tu pèses sur le gaz !
  Magne hocha la tête en prenant un air connaisseur. Il supposa que sous le volumineux capot se cachait un moteur qui aurait fait pâlir d’envie le moindre concurrent d’un célèbre rallye transafricain. Trédeau tourna la clé de contact, le confortant dans cette impression. Le bruit du huit cylindres résonna comme un chœur de basses, et se mit à gronder sourdement dans l’air confiné du sous-sol. Le Canadien lui fit signe de monter.
  À cet instant, la porte d’un ascenseur proche s’ouvrit, livrant passage à une femme d’une quarantaine d’années environ, vêtue d’une longue jupe colorée dans les tons ocre, et d’un gilet assorti sur un chemisier blanc que laissait apercevoir son manteau de laine entrouvert. Ses longs cheveux bruns étaient rassemblés dans un chignon sage orné d’une barrette aux motifs géométriques, et elle jeta un regard aigu vers la voiture lorsqu’elle réalisa qu’elle n’était pas seule. À la vue des armes de la Sûreté imprimées sur la portière, elle se détendit et sourit aux deux hommes.
  Magne s’arrêta pour la contempler, tant elle dégageait de grâce naturelle. Il pensa à Lisa, et eut une fugitive vision de celle à laquelle elle pourrait ressembler lorsqu’elle aurait une douzaine d’étés de plus. La femme dut sentir le poids de son regard, car elle tourna à nouveau brièvement la tête vers lui avant de disparaître dans une allée perpendiculaire à celle où était garée la Crown. À son doigt, Magne vit briller une clef qu’elle venait de sortir de son sac.
― Hé, Daniel ! Tu m’as pas dit que t’étais en amour, toi aussi ?
  Magne sourit, les yeux pleins d’étoiles.
― Si, Louis, mais même si tu ne me crois pas, c’est à elle que je pense.
― Ha ! Maudit Français ! Tous des sacrés dragueurs ! Il paraît que chez vous, il faut mettre les femmes en cage pour éviter que…
  Un hurlement retentit tout à coup dans le parking, coupant la réplique narquoise de Trédeau. Il provenait du secteur vers lequel l’inconnue s’était éloignée.
L’espace d’une seconde, les deux hommes se figèrent. Magne, qui n’avait pas encore pénétré dans l’habitacle, fut le plus rapide. Il s’élança en courant vers le croisement des allées, en direction des cris qui gagnaient en intensité. Machinalement, il porta la main à son étui, et se souvint avec amertume qu’il se trouvait à Paris, avec le revolver, enfermé dans le coffre de sécurité du commissariat à plus de 6500 km de là. 
  Il déboucha de l’allée principale en dérapant sur la peinture jaune du sol fraîchement lavé. À une cinquantaine de mètres de lui, deux hommes tentaient de maîtriser une femme qui se débattait de toutes ses forces, donnant des coups de pieds et griffant ses assaillants avec l’énergie du désespoir.
  Magne reconnut sans peine la couleur de ses vêtements. C’était bien l’inconnue de l’ascenseur. Son chignon avait lâché, et sa chevelure effleurait les chevilles des hommes qui l’entraînaient vers une camionnette blanche dont la portière arrière était ouverte. À l’intérieur, un troisième homme attendait au volant. Daniel Magne fonça dans leur direction, conscient du bruit de ses semelles qui claquaient sur le béton.       Derrière lui, un deuxième écho de galopade lui parvint. 
  Trédeau le suivait.
  Lorsqu’il tenta, plus tard, de se souvenir exactement de ce qui s’était passé, il ne put se rappeler grand-chose d’autre que le visage de l’homme qui s’était retourné vers lui, le poing en avant, alors qu’il était à moins de trente mètres de lui. Le trou noir du canon du revolver lui était apparu dans un éclair, et il avait désespérément plongé derrière l’une des voitures stationnées, coagulé dans un ralenti insoutenable, s’attendant à ressentir une violente secousse au thorax ou à l’abdomen. Les yeux bridés de l’inconnu l’avaient brusquement quitté tandis que la gueule de l’arme tressautait dans sa main. Le choc de son crâne contre la carrosserie d’une Chevrolet l’avait à moitié assommé, et il s’était écroulé entre les roues de la voiture, au milieu des éclats de verre brisé par les balles. D’autres coups de feu avaient retenti dans de la ouate épaisse, et les cris de la femme et ceux des hommes s’étaient mélangés dans une cacophonie assourdissante. Des appels plus lointains s’y étaient mêlés, se rapprochant rapidement dans un bruit de course précipitée. Un violent claquement de portière avait sèchement coupé les cris, et le moteur avait rugi dans un crissement de pneus qui avait craché une forte odeur de caoutchouc brûlé au ras du sol. 
  Magne essayait difficilement de se remettre à quatre pattes en luttant pour ne pas perdre connaissance lorsque des mains l’avaient saisi sans ménagement sous les épaules et assis contre la roue de la Chevy.
― Qui c’est, celui-là ? avait crié quelqu’un.
― Je le reconnais ! avait dit une voix plus âgée. Allez-y doucement ! C’est un Français, il était avec nous, là-haut… Faites attention, vous autres ! Il est blessé à la tête! Il pisse le sang !
― Bon Dieu ! Que s’est-il passé, ici ? s’était exclamée une autre.  
  Magne avait essayé de parler, mais les mots étaient restés bloqués contre sa langue, sèche et comme recouverte de farine. Des lumières tournaient derrière ses orbites, et il avait du mal à remettre son esprit d’aplomb. Il savait juste que quelque chose de grave venait de se produire, mais ses pensées se dérobaient dès qu’il essayait de les matérialiser.
  Et puis, soudain, l’image s’était stabilisée, avant de se replier sur lui comme un voile d’ombre. Il avait tendu la main vers la forme étendue sur le sol, mais celui qui était allongé ne voyait déjà plus rien. Ses yeux bleus étaient vides, figés dans la brutale révélation de la mort. Le corps immobile de Trédeau était couché sur le dos, une main plaquée contre sa poitrine. Une flaque sombre s’étendait déjà près de lui, mouillant ses cheveux blonds d’un carmin luisant. Dans son autre main, il serrait encore son arme de service qu’il n’avait pas lâchée en tombant.
  Un homme s’était accroupi près de Louis, les doigts posés contre sa gorge. Il avait tâté son pouls un moment, puis il avait tourné les yeux vers les trois autres et secoué lentement la tête. 
  Quelques instants plus tard, le hululement de la sirène d’une ambulance avait empli l’entrée du parking, puis on l’avait coupée tandis que les lumières clignotantes se répercutaient sans fin dans les vitres des voitures. Magne avait passé la main sur son visage ruisselant, puis avait observé sa paume rouge avec étonnement. Une vague de chaleur s’était alors abattue sur lui, son crâne s’était mis à battre furieusement au milieu d’éclairs aveuglants, et il s’était senti partir dans une spirale glissante avant de tomber dans un trou noir sans fond.
  Magne revivait la scène pour la centième fois depuis qu’il avait repris connaissance dans l’ambulance, lors de son transfert à l’hôpital général de Montréal. Son évanouissement n’avait duré que quelques minutes, mais à son réveil il s’était senti aussi vidé que s’il avait passé dix ans dans un lit sans bouger. Le médecin urgentiste l’avait rassuré sur sa blessure, qui était superficielle. Seule la commotion risquait de lui occasionner quelques maux de tête pendant quelques jours. Le capitaine avait appris avec un frisson rétrospectif que sa coupure au front n’était pas due à la carrosserie de la Chevrolet, mais que c’était bien une balle qui lui avait tracé une vilaine cicatrice à la naissance des cheveux, et qu’elle était suffisamment profonde pour qu’il la garde jusqu’à la fin de sa vie. 
  Il se redressa sur son oreiller lorsque deux hommes pénétrèrent dans sa chambre. Il les reconnut immédiatement. L’un était le petit officier aux cheveux gris amateur de discours à rallonge, l’autre était l’inspecteur-chef Lachance, un homme replet au poil brun et aux épaules larges de lutteur. Lachance leur avait été présenté comme le chef de la meilleure escouade anticriminalité de la SQ à Montréal lors de la réunion de la veille dans un salon privé de l’hôtel Hyatt.
― Comment vous sentez-vous, Capitaine ? demanda le petit officier avec un sourire forcé.
― HS ! répondit laconiquement Magne. 
  Il se sentait incapable de prononcer un mot plus long. L’inspecteur-chef Lachance se tenait très raide au pied du lit aux montants métalliques. Il avait l’air très éprouvé, et Magne sut ce qu’il allait dire avant qu’il ouvre les lèvres. Il avait aperçu les yeux inertes de Louis avant de tomber dans les pommes, et il avait déjà compris que le jeune flic québécois ne reverrait jamais sa femme et ses gosses.
― Capitaine, j’ai le regret de vous informer du décès du sergent Louis Trédeau, qui a été tué sur le coup lors de l’attaque du parking par deux balles de 9mm dans le cœur. Avez-vous une idée de ce que vous voulaient ces hommes ?
  Magne se racla la gorge. Il venait de comprendre que l’officier n’avait pas la moindre idée qu’un kidnapping avait eu lieu sous leurs yeux. Il essaya de parler, mais seul un mince filet de voix filtra de sa bouche.
― La femme…
  Le petit officier, dont le nom lui échappait, écarta les bras dans un signe d’ignorance.
― Quelle femme, capitaine ?
  Magne força ses cordes vocales au maximum, tentant de secouer la couche de plâtre qui les recouvrait.
― Enlevée… L’homme… 
Lachance haussa un sourcil épais.
― Vous voulez dire que vous avez assisté à un rapt et que vous avez vu l’un des agresseurs ? 
  Magne hocha la tête. Il visa le mur avec l’index, le pouce replié.
― Le revolver… C’est lui qui a tiré ?
  Daniel Magne cligna des yeux. 
― Vous avez vu son visage ? 
  Second signe affirmatif.
― Vous pourriez le reconnaître ?
 L’officier pencha le cou vers le Français, guettant sa réaction avec une tension palpable dans la voix.
― J’en suis sûr… souffla Daniel, ses yeux fiévreux fixant les prunelles noires de Lachance. 
  Les deux policiers canadiens se consultèrent du regard. Magne semblait sur le point de s’effondrer. Sa tête oscillait comme celle d’un homme ivre qui ne sait pas s’il va s’écrouler ou boire encore. 
― Capitaine, y a-t-il quelque chose qui vous revienne, là, maintenant, à chaud, et qui pourrait nous mettre sur la piste du tueur ?
  Ils hésitèrent un instant, ne sachant pas si la question avait réussi à traverser les brumes qui envahissaient le cerveau du policier français. Puis Magne leva les yeux vers le plafond, comme s’il avait une vision. 
― Les cheveux… dit-il d’une voix absente.
― Quoi, les cheveux ? s’enquit le petit homme sanglé dans son uniforme.
― Détachés… ajouta Magne d’un ton presque inaudible.
  Sa tête bascula alors contre l’oreiller, et ses paupières tombèrent, à bout de résistance.
  Il s’était endormi.
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