Quelques petites taches de sang

Le texte vainqueur des Noires de Pau 2002. Un projet de BD a été initialisé avec les éditions Joker, en 2006, et abandonné ensuite...

Cette nouvelle est extraite du recueil "ANICROCHES"©2003

 

 

 

QUELQUES PETITES TACHES DE SANG

 

 

 

 

 

 

Il y a presque dix ans que je me suis établi dans le petit village de Narcejacq, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Pau. Je suis boulanger, et n'ai pas eu trop de mal à m'intégrer à la population très rurale de la région, car je suis d'un naturel bavard et plutôt bon enfant, ce qui est un atout sérieux dans mon métier.

De toute façon, je possède la seule boulangerie à des kilomètres à la ronde, et je suis devenu l'aubaine des gens d'ici, qui auparavant n'avaient de pain que lorsque la camionnette du bourg de Lestelle se frayait un chemin sur les routes défoncées à travers les coteaux, une fois par semaine.

Mes revenus modestes m'ont amené à construire une volière où j'élève des pigeons, que je vends quand ils sont bien gros, ou bien dont je fais ma propre « consommation ».

Quand la guerre a éclaté, il y a deux ans, je n'ai pas été bien surpris, comme beaucoup de monde. Depuis les événements de 33, cela devait bien finir par arriver. Puis les Allemands ont franchi la ligne de démarcation et se sont installés ici en nombre après un combat inégal qui a rejeté dans les bois les hommes courageux qui avaient décidé de se battre. Ils ont réquisitionné la ferme du pauvre Édouard, tué au front avec son fils. J'ai recueilli Sabrina, la fille d'Édouard, à la boulangerie. Elle m'aide à faire tourner la boutique. C'est vrai que j'ai beaucoup plus de clients à présent!

On n'a pas tellement apprécié que je vende du pain aux Fritz, au village. Mais il fallait bien que je vive, guerre ou pas, et je me suis résigné à nourrir ceux qui nous affament. Oh, ils ne sont pas tous si terribles, dans l'ensemble. Il y en a parmi eux, comme parmi nous, qui se sont retrouvés engagés dans ce conflit sans avoir eu le temps de comprendre pourquoi. Voilà en tout cas la théorie que je défends devant mes connaissances, car de nos jours, il faut vraiment se méfier de tout le monde.

En effet, je ne fournis pas du pain qu'à ces foutus Boches. Une fois par semaine, j'envoie Sabrina en ville avec le fourgon pour faire les achats nécessaires à notre confort. Elle revient le coffre rempli, escortée par la patrouille réglementaire qui suit jusqu'à destination un véhicule chargé de vivres. Les Allemands, qui se croient très malins, ne manquent pas une occasion de s'approprier une ou deux bouteilles d'alcool, dont la vente est interdite, lors de cette perquisition hebdomadaire. Officiellement, ils fouillent le fourgon pour vérifier si je ne transporte pas des armes, ou même un homme caché entre les cartons. Ils sont loin de se douter que je fais acheter ces bouteilles par Sabrina à leur intention. Ils sont tellement contents de fouiller au retour qu'ils n'ont jamais pensé le faire à l'aller!

Ils seraient bien surpris, j'imagine, devant la dizaine de grosses miches que je dissimule dans les creux du gazogène bien avant l'aube au fond de mon garage, alors que le coq du village dort encore sur son tas de fumier.

Et moi, j'aurais certainement quelques difficultés à leur expliquer la présence, de temps en temps, d'un quartier d'agneau et de deux ou trois bouteilles de Madiran coincées entre le générateur et le carburateur. Albert m'a déjà reproché le goût que les odeurs du moteur donnent à la viande, mais c'est uniquement pour masquer sa reconnaissance. Albert est un homme fier, et la vingtaine de combattants qui se sont installés avec lui dans la montagne, vers les grottes de Bétharram, sont de la même trempe.

J'admire ces garçons qui ont tout quitté pour lutter pour la liberté. Femme, enfants, maison, travail, tout cela a disparu de leurs vies. Le confort n'est plus qu'un souvenir, et leurs compagnons quotidiens sont le courage, l'isolement, et la peur.

J'ai connu Albert en 36. C'était alors un petit employé d'une laiterie, et rien ne le prédisposait à priori à devenir l'un des chefs de résistance les plus recherchés de la région. Le destin l'a choisi.

Quant à moi, je n'avais pas la force nécessaire pour franchir la barrière et prendre le maquis comme ceux-là. C'est aussi bien. J'ai le caractère trop paisible pour aimer les armes. J'ai préféré rester chez moi, pour tenter d'infiltrer les Allemands en douceur, gagner leur confiance, et soutirer un maximum d'informations susceptibles d'aider mes amis à les combattre.

C'est ainsi qu'au fil des semaines je suis devenu un interlocuteur attentif de l'Oberlieutenant Karl Ötte. Karl est un homme méthodique et consciencieux, et il exécute ce qu'il appelle sa mission avec une rigueur toute militaire. Il a le corps rond d'un homme qui mange sans réserve, et sa petite taille l'oblige à vous regarder vers le haut ; mais son regard aigu, lui, vous scrute vers le bas. Il est même parfois si intense et inquisiteur qu'il me faut réunir toute mon énergie pour pouvoir continuer à sourire devant lui.

Je ne sais pas trop comment cela s'est produit, mais il semble qu'il ait fini par me prendre en amitié. J'avoue que son intelligence et son sens de l'humour particulièrement aiguisé ne me laissent pas totalement indifférent, et que de temps en temps des rires s'échappent de la boulangerie, lorsqu'il vient lui-même chercher son pain le matin, au lieu de m'envoyer un soldat à sa place. Il se plaît souvent à discuter de tout et de rien avec moi...

Cela a vite fait jaser, ici à Narcejacq, et mes anciens amis me regardent d'un sale oeil, voire m'évitent complètement. Ce n'est évidemment pas sans regret que je les vois me tourner le dos, mais je ne peux avoir de protection plus efficace vis-à-vis des Allemands que le dégoût et le mépris des villageois avec lesquels je prenais l'apéritif aux terrasses ensoleillées il y a à peine quelques étés. Bien malin qui irait imaginer que c'est moi qui nourris les résistants de la montagne, et qui leur fait parvenir les informations glanées dans les conversations des soldats dans la boutique. Je ne me suis évidemment jamais vanté que je parlais leur langue...

Les nouvelles ordinaires transitent avec la nourriture, sous le capot de la camionnette. Lorsque le message est vital et la rapidité obligatoire, je leur envoie un de mes pigeons, avec un message en code attaché à une patte ; à l'occasion d'un transport d'armes, d'hommes, ou de fonds, par exemple. Albert peut ainsi immédiatement organiser une attaque ou un repli, selon le cas. Leur petit groupe survit de cette façon depuis des mois, et je suis très fier de leur être nécessaire... Quelques-uns de mes pigeons sont nés là-haut, dans la montagne. Quand je les lâche, ils y retournent directement, sans la moindre hésitation. C'est un truc vieux comme le monde, aussi je ne l'emploie que dans les circonstances les plus sérieuses, afin de ne pas courir de risques inutiles. Les Allemands ne sont quand même pas complètement idiots!...

 

L'Oberlieutenant Ötte vient d'entrer dans la boulangerie. Il me salue comme à l'ordinaire et me passe sa commande. Puis il s'approche de la fenêtre qui donne sur la cour et se perd en contemplation à l'extérieur, les mains croisées dans le dos. Son silence est plutôt inhabituel, et je ne me sens pas tout à fait à l'aise quand il se retourne enfin, le regard pensif, un vague sourire sur les lèvres.

— Vous avez là de très beaux oiseaux, mon cher Jules, apprécie-t-il en désignant la cour du pouce par-dessus son épaule. Ils sont gras et vivaces, et doivent certainement occasionner un bon repas, agrémentés de quelque vin de votre beau pays.

Je respire...

— Certainement, Lieutenant, réponds-je avec un air très convaincant. Vous savez que la guerre a raréfié les vivres. Il n'est pas sans intérêt de faire de tels élevages, même très restreints comme celui-ci.

— Vous êtes trop modeste!

— Mais me permettrez-vous de vous offrir un ou deux de mes pensionnaires? ajouté-je, mielleux.

Karl semble tout d'abord surpris de ma proposition, puis son visage se ferme brusquement.

— Merci, Jules, mais vous comprendrez que je ne peux accepter votre offre. Je suis ici pour accomplir une tâche, et mes supérieurs n'aimeraient pas me voir me lier ainsi avec l'ennemi, quoique votre attitude laisse à penser que vous n'êtes pas tout à fait contre le Reich...

Son regard est particulièrement attentif à ma réaction.

— C'était de bon cœur, Lieutenant, vous savez. Personne ne me fait la vie difficile, ici, et je sais que c'est à vous que je le dois.

Karl Ötte sourit et ramasse ses pains et ses croissants. Il secoue négativement la tête.

— Non, vraiment Jules, je ne peux pas...

Il se détourne et, arrivé devant la porte, les yeux fixés sur la montagne qui se dresse au-delà du village, il m'annonce :

— J'en aurai fini avec ces rebelles dans quelques jours, et je devrai repartir en Allemagne, en attente d'une nouvelle affectation. J'attendrai la fin de la guerre pour revenir ici et goûter vos pigeons, Jules.

Il soupire, et la clochette de l'entrée tinte tristement alors qu'il ouvre pour sortir. Sur le seuil, il hésite, puis il se tourne vers moi.

— Si vous le désirez, venez au Q.G., dimanche après-midi. J'ai moi aussi la passion des oiseaux, et certains spécimens vous intéresseront sûrement dans mes volières.

— C'est à dire... bafouillé-je, je me vois assez mal me rendant comme cela, de ma propre initiative, dans la ferme d'Édouard, qui est occupée par l'armée contre laquelle il a combattu et trouvé la mort. Sabrina ne me le pardonnerait pas, et un partisan finirait bien par me tirer une balle dans la tête pour faire disparaître un sale traître. Ce serait assurément très dangereux, Lieutenant...

Il repousse l'objection d'un léger geste de la main.

— Qu'à cela ne tienne! Je vous ferai venir entre deux hommes armés, les menottes aux poignets. Vous regagnerez de cette façon la confiance des gens d'ici. Cela vous sera certainement nécessaire quand je serai parti, d'ici peu.

Il y a quelque chose qu'il faut que je sache... je le sens! Que prépare-t-il? Il faut que je le cuisine sans qu'il me voie venir...

— Je suis peut-être indiscret, Lieutenant Ötte, mais cela veut-il dire que vous avez eu vent de rumeurs concernant la fin de la guerre?

Karl écarte les mains d'un air impuissant.

— Hélas non, mon cher Jules. J'ai peur de ne pouvoir vous assurer une aussi heureuse éventualité avant longtemps. Mais ma présence dans cette région touche à sa fin. Le groupe de résistants que je cherche depuis des mois a été localisé dans les premiers contreforts montagneux du pic de Monbula, au bord de l'Ouzon, grâce à une nouvelle technique traitant les émissions des ondes radio. Il ne me reste plus qu'à les cueillir au nid. J'attends des renforts aujourd'hui.

J'ai posé mes mains sur le comptoir pour les empêcher de trembler. Ainsi, Albert et les siens sont au bord du gouffre! Il faut absolument que je fasse quelque chose pour les prévenir!

Je fais un immense effort pour afficher un air candide et des yeux ronds.

— Un groupe de résistants, dites-vous? Mais il n'y a rien pour se cacher dans ces montagnes, si ce n'est quelques cabanes de chasseurs plus ou moins en ruine...

Karl me dévisage avec intérêt, l’œil perçant.

— Vous connaissez cet endroit? me demande-t-il tout à fait négligemment.

Je sens le danger. Pas de sottises. Il a dû se renseigner sur les habitudes de tout un chacun, depuis le temps qu'il est ici.

— Bien sûr, Lieutenant, je posais souvent des collets avant 39. Les lapins sont très nombreux, par là. Tous les chasseurs du coin ont couru ces bois... Henri IV lui-même a chassé sur ces terres depuis son enfance...

La tension baisse dans le regard du petit homme. Bien joué, mon vieux Jules! Le piège est désamorcé.

— Vous aller les tuer, n'est-ce pas? demandé-je, l'air contrit.

— Nous essayerons de les capturer, mein Herr, mais ce sont des hommes braves, et je doute qu'ils se rendent si facilement.

(Ça, je suis bien d'accord avec lui...)

— Mais nous reparlerons de tout cela dimanche, si vous voulez bien. Au revoir, Jules.

— Au revoir, Lieutenant.

Karl Ötte disparaît à l'angle de la rue, et je me précipite dans ma volière. J'ai un pigeon très particulier, qui a la tête noire jusqu'à la base du cou, et le corps entièrement blanc. Albert et moi avons convenu que cet oiseau ne doit être libéré qu'en cas de danger absolu et immédiat, rendant impossible l'élaboration d'un message codé. Si ce pigeon arrive à son camp, cela équivaut à un signal simple : SAUVEZ-VOUS!

Il est très tôt, et le soleil se lève au moment où je lâche l'animal au bout du jardin. D'ici deux heures, il n'y aura plus dans la montagne que la trace des maquisards. Le pigeon ne craint pas grand-chose sur son trajet, car les Allemands ont confisqué tous les fusils du village au début de l'occupation, et ils ne s'en servent pas. Pas plus que ceux qui ont caché les leurs avant l'arrivée des Boches, d'ailleurs, et qui ne désirent pas se le faire prendre pour une chasse incertaine. Je suis tranquille.

Je reviens dans la boutique, où Sabrina vient de commencer son travail. Je préfère ne pas lui parler de ce que vient de me révéler Karl, car j'ai un peu peur pour ses nerfs, assez fragiles depuis la mort de ses proches. Elle passe son temps libre à prier la Vierge pour le salut de son dernier frère, Bruno, qui était cuisinier en chef dans un grand restaurant du boulevard des Pyrénées, à Pau, et qui a préféré prendre le maquis avec les hommes d'Albert plutôt que de se soumettre.

L'Église Saint-Martin, qui date du douzième siècle, domine la place du village de son clocher parsemé d’impacts de mitrailleuse. Sabrina ne sort de la boulangerie que pour s'y agenouiller des heures durant, seule dans un coin, égrenant sans relâche son chapelet. Même le curé a renoncé à tenter de lui soutirer un mot. Les Allemands la regardent faire ses allées et venues dans l'indifférence. Elle, les yeux au sol, serre les mâchoires en les croisant dans la rue.

Je la contemple un instant, puis je retourne à mes fours, où la besogne m'attend. Nous sommes mercredi. Vole, petit pigeon. Vole...

                                              

La cloche annonçant la fin de la messe dominicale vient à peine de retentir, que l'ensemble des habitants de Narcejacq assiste à un drôle d'événement, les uns au sortir de l'Église, les autres attablés au Café sur la place.

Une voiture blindée allemande surgit à toute allure dans la rue et stoppe dans un crissement de pneus devant ma porte. Le conducteur sort un pistolet et descend pour garder l'engin. Deux autres hommes armés de fusils de guerre entrent violemment dans la boutique et, sans un mot, m'attachent les mains dans le dos, puis me poussent rudement à l'extérieur.

Sabrina sort en criant, mais l'un des soldats l'écarte d'un coup de crosse dans le ventre. Le second lui assène un vilain coup de matraque sur la nuque.

« Merde, ils y vont un peu fort », me dis-je.

Les canons des armes m'aident à grimper dans le véhicule en pointant dans mes côtes. Les spectateurs sont comme pétrifiés. La cloche résonne sur la scène comme un glas funèbre. Seule la vieille Baratte, la mère impotente de Louis, le boucher, lève un poing vengeur vers les Allemands depuis son fauteuil roulant.

Sabrina est tombée à genoux. Elle tente de retrouver son souffle. La voiture démarre dans un jet de graviers, et le village disparaît bientôt derrière nous, avalé par la poussière. Les soldats qui m'escortent restent silencieux, le visage impénétrable. Je remue nerveusement sur mon siège. Les menottes me coupent la peau. Ces salopards les ont bloquées à mort.

Nous entrons quelques minutes plus tard dans la cour de la ferme d'Édouard, et un pincement me serre le cœur à mesure que je redécouvre les lieux. Le Lieutenant Ötte vient m'accueillir en personne sur le perron de l'habitation. Je ne peux m'empêcher de le haïr à cet instant. Je revois le vieil Édouard, la main sur l'épaule de son fils aîné, posant pour le photographe, le jour de la première communion du petit.

Tout le village était là, dans la cour, au milieu des tonneaux de Jurançon mis en perce, et Albert jouait de l'accordéon. Albert... Pourvu que tout se soit bien passé, là-haut!...

La terreur me submerge soudain. Et si j'étais vraiment prisonnier? Ils vont m'enfermer, me torturer, s'ils ont découvert le coup des pigeons! J'ai brusquement l'envie de fuir en courant, mais cette folie se dissipe immédiatement. Il y a bien trop de carabines pour que je puisse faire plus que quelques mètres, même au volant du véhicule qui m’a amené.

Mais mes sombres doutes s'envolent dès que Karl me prend par le bras pour m'entraîner à l'intérieur de la bâtisse.

— Eh bien, Jules? Pas trop secoué? me demande-t-il en m'ôtant les bracelets d'acier qui me cisaillent les poignets. Vous me pardonnerez cette petite mise en scène un peu heu... musclée, mais votre enlèvement se devait d'être spectaculaire... pour votre sécurité.

Il prononce ces dernières paroles avec un ton que je trouve sardonique, mais c'est peut-être juste une idée...

— Je crois que vous êtes le thème central des discussions à Narcejacq, aujourd'hui, poursuit-il de l'air joyeux du potache qui vient de faire une bonne farce. Vous pourrez toujours leur raconter que nous vous avons interrogé à propos des maquisards de la montagne...

— Des maquisards?...

— Eh oui, mon cher Jules. Mon travail ici est terminé.

J'ai la fulgurante sensation de sentir l'impact des balles dans mon propre corps.

— Vous voulez dire que...

— Ah, laissons cela, m'interrompt-il. C'est de l'histoire ancienne. Mais venez donc voir par ici.

J'obéis machinalement, anéanti. Il ouvre la porte qui donne sur le petit jardin d'Édouard. Autrefois un florissant verger, c'est à présent un espace sinistre empli de cages bricolées en grillage à poules. J'entre dans le jardin après lui, et il me montre un à un ses volatiles que je n'aperçois même pas. Je pense à Albert, à Bruno et aux prières de Sabrina. J'imagine les cadavres ensanglantés de tous mes amis gisant dans les bois, au pied des arbres qui les ont vus jouer aux gendarmes et aux voleurs il y a trente ans, il y a une éternité...

Qu'a-t-il bien pu se passer?

— Vous rêvez? Je vous comprends. Ce sont de très beaux spécimens d'espèces rarissimes, qui feraient la fierté de n'importe quel collectionneur avisé. J'ai mis longtemps à me les procurer, et je ne les laisse jamais loin de moi en Allemagne. Ils ont pris l'habitude de voyager.

Il me guide vers la dernière cage, près du mur de l'étable.

— Voici le plus beau de mes oiseaux. J'ai eu beaucoup de mal à le capturer, et encore plus à me faire aimer de lui. Regardez...

Un aigle royal d'une taille impressionnante semble dormir sur un lit de paille, les ailes légèrement tombantes. Un détail m'étonne.

— La cage n'a pas de porte?

— Non, dit Karl. Pas besoin de porte pour Wersteel. Il entre et sort comme il l'entend. Vous savez, mon cher Jules, l'aigle représente mon pays, et j'élève celui-ci à la fois dans une vue patriotique et sentimentale. J'aime, quand il part chasser le matin au lever du soleil, voir ses larges ailes se déployer sur le ciel comme celles de notre Führer sur le monde.

Ses yeux étincellent une seconde, puis il me sourit.

— Voulez-vous le caresser? Il adore quand on lui lisse les plumes...

Je tends une main hésitante vers le plumage de Wersteel, et il me semble qu'il va m'attraper les doigts quand ils passent devant ses yeux. Mais mes craintes sont inutiles. Il se hisse sur les pattes pour venir à la rencontre de ma paume moite. C'est alors que j'aperçois un matelas de plumes et de petits os sur lequel était couché le rapace.

— Alors? me demande avidement Karl. Comment le trouvez-vous?

— C'est vraiment un très bel animal, m'entends-je répondre, les yeux fixés avec horreur sur la petite tête au regard mort coincée entre les pattes de Wersteel, une petite tête noire de pigeon posée sur un lit de plumes blanches, sur lesquelles ont séché quelques petites taches de sang...

©Jacques Saussey 2010
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