

| Regrets Eternels |
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J'ai écrit cette nouvelle pour un concours organisé sur le site Pol'Art Noir, en 2007.
REGRETS ETERNELS
Voilà. C'est fini. Le cortège s'éparpille et se dissout entre les caravanes. J'ai les pieds boueux jusqu'aux chevilles d'avoir marché dans les flaques que la pluie de cette nuit a laissées. Comme elle n'avait pas de famille, on s'est tous cotisés pour le cercueil d'Angelina. On a fait ce qu'on a pu. J'ai tellement serré les poings quand il a touché le fond du trou, avec ce bruit sourd à vomir, que j'en ai bousillé mes fleurs. Impossible de décoincer les doigts. Pas pu les lâcher dans la tombe. Elle sont revenues avec moi, comme moi. La tête basse. La police a fait son enquête. Elle a conclu à un accident. Dans mon dos, le vent s'acharne sur les fils électriques branchés à la va-vite sur des poteaux de guingois pour alimenter le chapiteau. J'allume une cigarette.
-Monsieur? Je lève les yeux, et je prends un flash en pleine gueule. Je me mets à hurler. -Va chier, connard! Tu vois pas qu'on est en deuil?
Malgré mon un mètre vingt cinq, sans les talonnettes, le type recule. La rage me jaillit par tous les pores. Il a une tête de lapin pris dans des phares. Je dois vraiment avoir une sale tronche derrière mon sourire de clown que les larmes ont ravagé. Il file sans répliquer, l'appareil photo lui battant les hanches. Il va sûrement passer cette putain de photo dans son journal de merde avec un titre bien racoleur sur trois colonnes : «L'équilibriste fait une chute mortelle», ou «mort tragique au cirque Bozzini». Sale con. Y a-t-il des morts pas tragiques? Faut que je me change les idées. Je vais aller tirer à l'arc.
Le tir à l'arc, c'est venu tout seul. Au début, j'ai coupé des noisetiers, comme tous les gosses, et j'ai vite compris que j'étais fait pour ça, comme d'autres pour la guitare, ou pour les livres. Et puis un jour le grand clown Alfredo, qui m'a appris le métier,m'a offert un vrai arc démontable à ma taille. Il m'a expliqué comment fabriquer mes flèches avec des pousses de frêne, les plus lourdes pour le gibier. Il m'a montré comment les équilibrer, comment placer leur centre de gravité pour avoir un vol parfait, comment faire des pointes pour les oiseaux, qui ne se plantent pas dans les branches des arbres... Il m'a montré comment armer, comment ancrer à mon visage pour caler mes points de repère, comment estimer la distance. Il m'a donné confiance en moi, à être sûr de chaque tir avant même d'en être conscient. C'est le plus beau cadeau qu'on m'ait fait de toute ma vie.
Alfredo est mort depuis bien longtemps, mais je tire toujours avec son arc. Et je tire bien. Très bien même. C'est pour ça d'ailleurs que j'ai fini par devenir la mascotte du cirque. Je ne rate pratiquement jamais ma cible. Les gens ici mangent souvent du lapin, du pigeon, enfin... ce que je peux trouver quand on s'arrête quelque part. J'ai même créé un numéro, un temps, mais le directeur a eu peur que je finisse par blesser quelqu'un...
C'était dimanche soir. Après la représentation. J'ai entendu le « pop » caractéristique d'un bouchon de champagne qui saute. Il faisait chaud, les fenêtres des caravanes étaient ouvertes. Je me suis glissé sous celle d'Angelina. Elle expliquait à Pho, le contorsionniste chinois, qu'elle avait signé un contrat avec le cirque Carmello pour sa tournée en Europe de l'Est. Ça m'a bouleversé. Elle allait partir. Partir... J'ai fermé les yeux et sentit une grosse boule bien dure se former dans ma gorge. C'est là que j'ai pris la décision de lui parler. J'ai attendu que Pho s'en aille. Il a mis du temps à partir. Ils avaient beaucoup de choses à se dire. Et à faire...
Quand je l'ai vu s'éloigner vers son campement, je me suis extirpé de sous son essieu qui puait la graisse, et j'ai frappé à sa porte. Elle m'a ouvert et demandé ce que je voulais. Elle avait sur elle l'odeur forte du sexe, et un vague sourire que je n'ai pas aimé. Par la lumière qui provenait de l'intérieur et l'éclairait de dos, je discernais ses formes et ça me brûlait le ventre. Je me suis mis à bégayer. Je lui ai demandé de ne pas partir. Je l'ai suppliée de ne pas partir. Et puis, ça a été plus fort que moi. Je lui ai dit que je l'aimais. Et là, elle a éclaté de rire. Ses longs cheveux blonds sont tombés en cascade sur ses bras quand elle a essayé de se cacher dans ses mains. Ses yeux limpides me renvoyaient l'image de ce que je suis: un nain difforme avec une tête de cauchemar. Mais au fond, je suis comme tout le monde, fait de chair et de sang. Et d'amour. De haine aussi. Je suis parti en courant dans la nuit. Je l'ai entendue me chercher partout. Elle m'appelait. Avec sa voix caressante... Je suis resté caché sous une bâche pendant des heures en attendant que les battements cessent dans mon crâne.
Ils n'ont pas cessé.
J'ai toujours mal.
Le lendemain, comme tous les matins, elle est allée travailler son numéro en hauteur sur son câble. Seule.
Je suis à peu près sûr qu 'elle est morte avant de toucher le sol. Je n'étais pas à plus de dix-sept mètres. Le bouchon de champagne fixé au bout de ma flèche a frappé sa tempe juste au-dessus de l'oreille. Mortel, à cette distance.
J'ai ramassé ma flèche, puis ai effacé mes pas sur le sable de la piste. J'ai gardé le bouchon. En souvenir.
Le 20 AVRIL 2007 Je dédie ce texte à mon ami Christian Delval, qui est parti aujourd'hui sans m'attendre chasser seul à l'arc dans les grandes plaines de l'éternité.
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| ©Jacques Saussey 2010 |

