CHAPITRE 1

 

  Le scalpel paraît survoler la peau diaphane, mais la chair s’écarte d’un seul coup, comme trop tendue d’avoir patienté durant des heures dans l’eau de l’étang. Une eau noire et nauséabonde qui coule de la bouche de l’enfant sur le feuillard en inox entouré d’un film étanche de vinyle. 
  De ma main gauche gantée de latex, j’écarte doucement les bords de la plaie que je viens d’ouvrir dans l’abdomen verdi et gonflé par la putréfaction. Le petit garçon n’est pas mort depuis plus de deux jours. Pourtant, ses organes ont commencé à se décomposer rapidement, vu la chaleur qui règne en maître sur l’Hexagone depuis plus d’un mois. Même à l’abri du soleil, sous les arbres aux frondaisons denses qui masquent la cabane depuis la route, l’air vibre de l’insupportable canicule à l’unisson du groupe électrogène qui dispense une lumière de laboratoire au-dessus du brancard. 
  Les moustiquaires tendues à la hâte retiennent des compagnies entières de mouches dans les encadrements des fenêtres que l’on a ouvertes pour chercher un peu de courants d’air.
 Seul dans la pièce avec le cadavre, je sens la sueur qui me dégouline dans la combinaison comme si j’étais en train de prendre une douche. La combi, ce n’est pas pour éviter les traces génétiques. L’IJ est passée et m’a laissé officier ensuite. C’est juste pour éviter de me faire contaminer moi-même par les bactéries et les bestioles qui grouillent sur le corps pour s’en repaître. 
  Le lieutenant Di Marco s’est éloigné pour vomir. Je l’entends dégueuler sa colère et son impuissance contre un arbre. Les autres sont restés prudemment en retrait, juste au-delà du cercle de l’odeur infâme qui se répand autour de ma table d’autopsie improvisée. Ils sont trois. Le préfet, plus blanc qu’un drap, le type qui a découvert le corps, un homme trapu aux jambes solides de coureur des bois, à qui l’on a interdit de quitter les lieux pour le moment, et une fliquette aux yeux rouges dont on dirait bien qu’elle n’a jamais vu un macchabée de sa vie. 
  Surtout celui d’un gosse de huit ans.
  J’essaie de ne penser à rien. À rien d’autre qu’à la raison qui m’a fait venir ici. Un défunt. Un disparu. Dont il va falloir que je m’occupe. Comme les autres. Juste comme les autres… Même si sa petite main est recroquevillée contre son torse, comme pour essayer de capter une ultime goulée d’oxygène. Même s’il semble avoir avalé trois litres d’eau croupie qui ont rendu son ventre aussi mou et gonflé qu’un ballon de baudruche trop longtemps resté au soleil. 
  L’enfant a les yeux fermés. Si l’on ne voyait pas cette couleur vert marbré qui court sous sa peau comme une sinistre toile d’araignée tissée dans son épiderme, ses lobes gonflés comme son ventre, on pourrait croire qu’il dort.
  J’ai déjà inspecté chaque parcelle extérieure de son corps. Je n’ai décelé aucun signe de coup, de strangulation, de perforation ni de quoi que ce soit d’autre qui aurait pu échapper à la vigilance des types de l’Identité Judiciaire qui l’ont sorti de l’eau et porté jusqu’ici, dans cette cabane de chasseurs dont on a forcé la porte.
  C’est à cause du légiste de Sens, Olivier Levy, que je suis ici. Pour les quatre premiers cadavres d’enfants, il a fait comme il a pu, en serrant les dents. Parce que ce type d’intervention ne nous laisse jamais indemnes, nous les artisans de la mort. Même avec des centaines de corps qui sont passés entre nos mains expertes pour leur redonner la dignité que la grande Faucheuse leur a volée. Mais là, c’était au-dessus de ses forces.
  Parce que ce cinquième petit garçon, c’était son fils.
 Lorsque la direction de la sécurité publique de l’Yonne m’a contacté, ce matin, vers huit heures, j’ai tout d’abord laissé sonner le téléphone en essayant de l’oublier. Pas facile de décrocher lorsque l’on est entre les cuisses d’une charmante dame qui chante un alléluia sur la partition de Vénus au rythme de vos coups de reins. 
  Pris par la frénésie soudaine des cris qui s’échappaient en désordre de la bouche de ma cliente, j’avais oublié de débrancher le répondeur. Mal m’en a pris.
  Le message a jeté un froid qui a été fatal à cette belle partie de jambes en l’air improvisée dans la salle d’embaumement. La jeune veuve a rabaissé sa jupe noire et s’en est allée, un pli amer sur les lèvres. Moi, je suis resté assis comme un con, le guignol fanant à vue d’œil, les fesses collées sur le cercueil de démonstration qui nous avait servi de tremplin vers l’extase.
  Le message était court, mais clair. 
  « … commissariat de Sens… affaire de la plus grande urgence… crime sur enfant… discrétion absolue… personne d’autre disponible… tous frais pris en charge… Venez de suite…»
  Je me souviens que j’ai soupiré. Ça m’arrive rarement. Des morts, j’en ai vu un paquet. J’en ai vidé, découpé, recousu, raccommodé, rempli, remodelé. Je leur ai tout fait. Pour les rendre plus présentables, plus abordables pour le deuil dont leurs proches avaient besoin.
  Parce que tout ce remue-ménage que l’on fait autour de leurs dépouilles, cette effervescence compassée qui vide les boîtes de mouchoirs et les comptes en banque, qui remplit les églises et les caisses des entreprises spécialisées dans le funéraire, les morts s’en foutent comme de l’an quarante. Là où ils sont partis quand je m’occupe de l’enveloppe corporelle qu’ils ont affranchie de leur présence, ils n’en ont plus rien à cirer, des crises de larmes et des lamentations.
  C’est ce que je me dis en déposant l’estomac et les intestins du petit Amaury dans la glacière électrique que j’ai disposée sur la table à côté de lui. Le sac stérile qui contient ses poumons le rejoint rapidement. Les différents organes vont partir au labo. Pour peau de balle. On ne trouvera rien. Je le sais déjà. On n’a rien trouvé sur les quatre autres enfants qui ont rencontré la mort, près de Sens, depuis deux mois.
  À chaque fois, un décès différent. À chaque fois, aucun signe d’agression. Aucune trace de viol non plus. Juste un accident. Un putain d’accident.
  Cinq morts, cinq causes différentes. Chute sur les voies de la ligne Paris/Laroche-Migennes, défenestration par la fenêtre d’une chambre, intoxication avec un produit à déboucher les canalisations, pendaison, et enfin noyade pour le dernier d’entre eux.
Tous des garçons, tous âgés de sept à neuf ans. Tous seuls au moment du drame.
Tous dans la même ville.
  On m’a rappelé, dans ma voiture, alors que je n’avais pas roulé plus de dix kilomètres depuis mon départ de chez moi.
  L’autopsie aurait lieu dans les bois, là où le corps avait été trouvé. Décision du préfet. La presse était tellement collée aux basques des flics, depuis le troisième décès, qu’une camionnette d’une grande chaîne télé était venue camper devant la morgue de l’hôpital. Ses vautours tournant à la caféine vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et sans doute aussi à la coke, fermement déterminés à lancer un scoop national au cas où une autre mort d’enfant serait découverte. La nouvelle était sortie trop vite des salles de soins, la dernière fois. Il y avait une taupe dans l’équipe qui renseignait les journalistes. 
  Une taupe qui aimait le blé ou l’oseille, certainement.
  J’ai fait demi-tour et suis retourné chercher mon matos des grands jours, rangé au fond de mon garage. Du coup, la voiture s’est révélée trop petite. J’ai été obligé d’aller chercher le véhicule que j’utilise d’habitude pour le transport des corps avant la mise en bière. Un fourgon néanmoins discret et sobre, sans inscriptions indiquant ma profession sur les portières.
  En plus de mes deux sacs de cuir rempli de mes instruments habituels, qui ne me quittent jamais, j’ai chargé dedans tout un assortiment d’outils de campagne supposés pallier l’absence du matériel de Levy. Entre les cantines en inox, les flacons destinés aux prélèvements divers, les bâches de protection, un paravent pliant pour éloigner les curieux éventuels, ainsi que le brancard de transfert muni d’un feuillard d’inox qui me servirait de table d’autopsie improvisée, le coffre était pratiquement plein. 
  Comme ça faisait un bon moment que je n’avais pas eu recours à certains d’entre eux, j’ai préféré prendre quelques minutes et tout déballer pour vérifier qu’il ne manquait rien plutôt que de me pointer à la cambrousse avec du matériel incomplet. Ça ne fait pas sérieux. 
  Et mon client n’allait pas se barrer, de toute façon.
  J’ai fait le vide en moi. Une fois son corps ouvert et éviscéré, l’enfant a perdu ce côté virginal qui lui donnait encore la fragile apparence de la vie. Je suis pleinement concentré sur mon travail. Je savais que ça ne serait pas facile.
  Si je passe à côté du moindre détail, un autre enfant mourra peut-être. Ce soir. Ou demain. Je ne sais pas.
  Personne ne peut le savoir.
  Sauf Lui.
  L’enfoiré qui a fait ça.
  Parce que cette mort ne me plaît pas. Je le sens au fond de moi. Comme si le gamin pouvait me glisser quelques mots à l’oreille pendant que ma lame lui ôte définitivement ce qui ne lui servira plus.
  La fliquette le sent aussi. Je viens de tourner les yeux vers elle. Elle a croisé mon regard et l’a soutenu. Bravement. Malgré ses larmes. J’y ai lu la douleur et la compassion. Mais j’y ai lu également ma propre certitude.
  Nous avons compris la même chose.
  Ce petit garçon a été assassiné.
  Comme les autres.
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